‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 4)Chapitre 270 sur 346 · JOURNAUX DE MORALE · texte numérisé non relu

JOURNAUX DE MORALE

décousu de la composition. Il y a assez d'idées pour défrayer plusieurs auteurs comiques et plusieurs romanciers, mais,' sauf quelques pensées détachées et quelques courts morceaux à la façon de La Bruyère, presque rien n'est terminé ; avec un très grand nombre d'heureux débuts, à peine si deux ou trois sujets sont menés à bonne hn'. Comme dans le roman, il est très rare que Fauteur donne ce qu'il promet; à la fin de chaque feuille, il annonce pour la feuille suivante un sujet qu'il ne traite presque jamais. Cette incohérence est une des causes qui ont le plus nui au succès de ses journaux. Nombre de pages, dégagées du fatras où elles sont comme ensevelies, exciteraient l'admiration; mais combien peu de lecteurs s'avisent de les y chercher! Les écrits moraux d'Addison sont restés classiques en Angleterre; ceux de Marivaux ne sont connus en France que de quelques lettrés '-. Il faudrait qu'un critique

1. Voir, au début de la vingt-troisième feuille du Spectateur français^ la justification, peu convaincante, de l'auteur, au sujet de ce désordre et de ce gaspillage.

2. Marivaux a été plus heureux en Angleterre, oi^i ses œuvres morales furent pendant longtemps très goûtées et même un peu surfaites. « Son Spectateur français, dit Lesbros (p. 19), lui a mérité l'honneur d'être mis par les Anglais au-dessus de La Bruyère. >- De même Diderot (Lettre sur les aveugles, éûil. Assézat et Tourneux, t. I, p, 301) : <• M. de Marivaux est de tous les auteurs français celui qui plaît le plus aux Anglais. » Même goût en Allemagne; on trouve dans le Mercure et dans l'édition des Œuvres diverses de 176o, t. IV, p. 138, une lettre écrite par une princesse de Berlin (qui signe Eugénie V. T. H. et T. 0. S.), pour engager vivement une amie à lire « les caractères de Marivaux dignes d'être mJs en supplément à ceux de La Bruyère » ; « on préférerait même les nouveaux, comme étant plus à la moderne. >> Un jeune gentilhomme ami d'Eugénie, A. D. G., Allemand comme elle, lui adresse ensuite une pièce de vers, assez faible de facture, mais enthousiaste pour Marivaux, et où l'admiration porte juste. Grimm (Corresp. litt., t. III, p. 482), Collé (Journal, t. II, p. 288), Voisenon (Anecd. litt., p. 89), le président Hénault (Mémoires, p. 411), constatent aussi le succès

judicieux prît la peine d'en extraire les morceaux de choix. Nous aurions alors un exquis petit livre, digne de figurer en bonne place dans la collection des moralistes français *.

On s'attend bien à ce que Marivaux énonce et marque nettement son l)ut moral. 11 n'est plus tenu cette fois à la même réserve que dans ses autres ouvrages; il a le droit d'être franchement didactique. « Si mes amis, écrit-il en tête du Spectateur^ venaient me dire que je passe pour un bel-esprit, je ne sens pas, en vérité, que j'en fusse plus content de moimême; mais, si je voyais que quelqu'un eût fait quelque profit en lisant mes réflexions, se fût corrigé d'un défaut, oh! cela me toucherait, et ce plaisir-là serait encore de ma compétence *. » Car, à ses yeux, la morale pratique est ce qu'il y a de plus important, non seulement dans la conduite de la vie, mais encore dans la philosophie tout entière : « Laissez, dit-il, à certains savants, je veux dire aux faiseurs de systèmes, à ceux que le vulgaire appelle philosophes, laissez-leur entasser méthodiquement visions sur visions, en raisonnant sur la nature des doux sub-

de Marivaux à l'étranger. Très élonné de celle admiration, d'Alcmbcrt en voit la cause dans un p>laisir d'amour-propre, la joie de la difficulté vaincue; Diderot, dans une connaissance imiiarfaite de notre langue. Marivaux, au témoignage de d'AIcmbert (p. 590), <■ ne rendait pas aux étrangers ses panégyristes les éloges qu'il recevait d'eux. Il préférait sans hésiter nos écrivains à ceux de toutes les nations tant anciennes que modernes. »

i. Ce choix a été fait en 1709 par Lesliros sous le litre de l'Esprit de Marivaux, et tout récemment par M. Gossot, qui a joint à son livre sur Marivaux moraliste une suite d'extraits assez étendus (ils occupent 202 pages d'un volume qui en compte 348.) Cependant, un grand nombre de morceaux de premier ordre, un tri's grand nombre de courtes pensées d'aussi grande! valeur ne se trouvent dans aucun de ces deux recueils.

i. Le Spectateur français, première feuille.

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stances, ou sur d'autres choses pareilles. A quoi servent leurs méditations là-dessus, qua multiplier les preuves que nous avons déjà de notre ignorance invincible ' I » Marivaux méconnaît ici la noblesse de ce désir qui pousse l'homme à chercher toujours, sans les trouver jamais, la raison et le pourquoi des choses. Il prend trop aisément son parti des bornes posées à la connaissance humaine : « Ne nous révoltons point contre cette admirable économie de lumière et d'obscurité que la sagesse de Dieu observe en nous à cet'égard; en un mot, ne cherchons point à nous comprendre; ce n"est pas là notre tâche. » Et il conclut : « Laissons donc là cette science que personne ne me demande, que je ne demande à personne et que toutes nos lumières nous refusent. Soyons bons et vertueux; on apprend si aisément à le devenir! Ce que je voudrais raisonnablement qu'un autre fît pour moi, ne le fît-il point, m'enseigne ce que je dois faire pour lui ; voilà toute la science dont il s'agit, voilà la seule qui soit nécessaire; elle est à la portée de tous les hommes et n'exige presque aucuns frais d'étude -. »

Jusqu'à quel point la morale peut-elle être indépendante? Séparée des autres parties de la philosophie, ne manque-t-elle pas d'une base solide? Ne se réduit-elle pas à la science de l'intérêt bien entendu? On voudrait que Marivaux abordât cette grave ques-

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