‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'apres de nouveaux documents (volume 4)Chapitre 334 sur 346 · Causeries du Lundi, t. IX, p · texte numérisé non relu

Causeries du Lundi, t. IX, p

bonheur dans une allégorie digne d'être comparée aux plus gracieuses fictions d'Âddison. Le seul moyen de le faire sentir et goûter, était, il l'a bien compris, de montrer Fimpression qu'il produit sur nous.

Il suppose donc qu'un jour, dans une promenade champêtre, il rêve à l'efTet singulier que nous cause parfois la plus incontestal)le beauté; il se demande pourquoi l'admiration qu'elle inspire tourne si aisément à l'indifTérence. Tout en songeant, il continue sa promenade et se trouve bientôt dans le pays du rêve et de la fantaisie. Deux jardins s'ofïVcnt à sa vue, « dont l'un lui paraissait superbe et l'autre riant »; l'un est la demeure de la Beauté, l'autre celle du Je ne sais quoi. Il entre dans le premier, et, au centre d'un palais superbe, sur une espèce de trône, il voit une femme admiraljlement belle :

Autour d'elle élaicnt rangés plusieurs hommes,... qui tous semblaient être immobiles et comme en e.vtase à la vue de cette femme. Jugez s'ils avaient tort; c'était la Beauté même en personne. De temps en temps, elle laissait négligemment tomber sur chacun d'eux, aussi bien que sur moi, des regards qui nous faisaient nous écrier tous : Ah! les beaux yeux! et un moment après : Ah! la belle bouche! le beau tour de visage! la belle taille! — A ces exclamations, la Beauté, en souriant, baissait un peu les yeux d'un air plus modeste qu'embarrassé, puis, sans rien répondre, elle recommenrait à nous regarder tous, alin de nous coulirmer dans les sentiments d'admiration que nous avions pour elle. De temps eu temps aussi elle redressait la tête avec un air de hautcm* (|ui semblait nous dire : Joignez le respect à l'admiration. C'élail là tout sou langage. — Dans le premier quart il'hcure, le plaisir de la contempler nous fit oublier son silence. A la fin cependant j'y pris garde, et les autres aussi : Quoi! dimes-nous tous, rien que des souris, des airs de tête, et pas un mol? Cela ne suffit point. N'y aura-t-il que nos yeux de contents? Ne vit-on que du plaisir de voir?... Apparemment que chacun

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(le nous s'en lassa; car, petit à petit, notre compagnie diminuait;... et bientôt, de tous les admirateurs avec qui je m'étais trouvé, il ne resta plus que moi, qui me retirai à mon tour.

Si Marivaux voulait représenter ici la beauté pure, cet idéal dont la recherche n'a cessé d'attirer, depuis Platon, l'élite des philosophes et d'inspirer les poètes, son allégorie ne serait qu'une irrévérence blâmable. Cette beauté n'est pas dédaigneuse et tièr(>, sans agrément ni variété et ses adorateurs lui restent toujours fidèles. Il parle seulement de la beauté féminine, de celle « qui se répète, qui ne dit rien à Tesprit, qui ne parle qu'aux yeux, et qui leur dit toujours la même chose », dont « on sait vite par cœur les traits toujours les mêmes. » Il a raison d'ajouter : « Si la Beauté entretenait un peu ceux qui l'admirent, si son âme jouait un peu sur son visage, cela le rendrait moins uniforme et plus touchant; il plairait au cœur autant qu'aux yeux; mais on ne fait que le voir beau, et on ne sent pas qu'il l'est. Il faudrait que la Beauté prît la peine de parler elle-même, et de montrer l'esprit qu'elle a. » Quoi de plus monotone, en effet, et de plus fastidieux à la longue qu'un beau visage, sur lequel ne se lit d'autre sentiment que le parfait contentement de lui-même? Surtout quand la fierté s'en mêle, « cette immobile fierté des belles personnes, qui ne s'écarte jamais d'elle, et qui a grand soin de tenir leur esprit froid et tranquille, afin qu'il laisse leur visage en repos, et qu'il n'en diminue pas la noble décence ' ». Elle se rencontre sur le chemin de Marivaux, cette Fierté, et veut le ramener à l'autel de sa déesse, mais il s'esquive poli-

L Comparez à. ces réflexions de Marivaux une spirituelle boutade de M. Alexandre Dumas fils contre la beauté trop fière et froide, au début de son roman de Diane de Lys.

meut et gagne au plus vite la demeure du Je ne sais quoi, où il retrouve tous ceux (jui Tavaienl laissé chez la Beauté :

Il n"y avait rien de suri»rcnant dans ce lieu-ci, et qui plus est, rien d'arrangé; tout y était comme jeté au hasard. Il y régnait même une sorte de désordre, un désordre du meilleur goût du monde, qui faisait un etîet charmant, et dont on n'aurait pu démêler ni montrer la cause. Enfin nous ne désirions rien là, et il l'allait pourtant bien que rien n'y fût fini, ou que tout ce que l'on avait voulu y mettre n'y fût pas, puisqu'à tout mouient nous y voyions ajouter quelque chose de nouveau. Malgré la Fable qui ne compte que trois Grâces, il y en avait là une infinité qui, en parcourant ces lieux, y travaillaient, y retouchaient partout. Je dis en parcourant, car elles ne faisaient qu'aller et venir, que passer, que se succéder rapidement les unes aux auti'es, sans nous donner le temps de les bien connaître. Elles étaient là; mais à peine les voyait-on, qu'elles n'y étaient plus, et qu'on en voyait d'autres à leur place, qui passaient à leur tour pour faire place à d'autres. En un mot, elles étaient partout, sans se tenir nulle part; ce n'en était pas une, c'en était toujours mille qu'on voyait.

Mais la divinité du lieu, oîi donc est-elle? Marivaux et ses compagnons la cherchent sans pouvoir la trouver. Une voix se fait entendre : « Me voilà! » Tous se retournent, mais ils ne voient personne. Ce manège se renouvelle encore. « Où êtes-vous donc, aimable Je ne sais quoi? » s'écrient les visiteurs du ])alais. La même V(dx leur réfiond :

Vous ne voyez que moi. Ce nombre iiiliui de grâces ifui passent sans cesse devant vos yeux, qui vont et cpn vicnneut, qui sont toutes si dilléreutes, et toutes égalemeut aimables, dont les unes sont plus mâles et les autres plus tendres, regardez-les bien; j'y suis; c'est moi que vous y voyez, et lovijours moi. Dans ces tableaux que vous aimez tant; dans ces objets de toute espèce, qui ont tant d'agrément ])our vous; dans toute l'étendue des lieux où vous êtes; dans tout ce que vous apercevez ici de simple, de

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négligé et dlrrégulioi' même, d'oi'iié ou cie non orné, j"v suis, je m'y montre, j'en fais tout le charme; je vous entoure. Sous la figure de ces grâces, jiî suis le' Je ne sais quoi qui touche dans les deux sexes; ici, le Je ne sais quoi qui plaît en peinture; là, le Je ne sais quoi qui plait en architecture, en ameublement, en jardins, en tout ce (jui peut faii'c Fobjet du goût. Ne me cherchez point sous une forme; j'en ai mille, et pas une de fixe. Voilà pourquoi l'on me voit sans me connaître, sans pouvoir ni me saisir ni me définir. On me perd de vue en me voyant; il faut me sentir et non me démêler. Enfin vous me voyez, et pourtant vous me cherchez; et vous ne me trouverez jamais autrement; aussi ne serez-vous jamais las de me voir ^

Je ne saurais mieux terminer une étude sur le marivaudage que par cette page ingénieuse. Saisir l'insaisissable, montrer l'invisible, fixer la mo})ilité même, indiquer d'un trait facile et souple l'image de cette grâce fuyante, qui s'évanouit dès qu'on veut Tétudier de près, convenait bien à Marivaux, cet entêté d'analyse subtile. Le je ne sais quoi^ ce Protée de l'élégance, était sa propre muse, bien plus que l'ingénue au miroir; elle a inspiré cette page où elle se peint.

f . Le Cabinet du Philosophe, deuxième feuille. — La définition du je ne sais quoi a été tentée avant Marivaux par le P. Bouhours, et après lui par Montesquieu. Bonheurs, dans ses Entretiens d'Ariste et d'Eugène (cinquième entretien), se contente de passer en revue les principales formes que revêt le je ne sais quoi; sa dissertation est savante, fine, d'une délicatesse un peu cherchée. Montesquieu, dans son Essai su7- le goût, appelle le je ne sais quoi « un charme irrésistible, une grâce naturelle qu'on n'a pu définir » et il lui semble que « c'est un effet principalement fondé sur la surprise >■.

fLACE DE MARIVAUX DANS LA LITTERATURE FRANÇAISE SA POSTÉRITÉ

Marivaux est-il un de nos grands écrivains? N'estil quun des premiers parmi nos auteurs de second ordre? Mérite-t-il d'être rangé au nombre des génies créateurs, tels que Molière et Racine, La Rochefoucauld et La Bruyère, Le Sage même, ou n'est-il ([u'un esprit aimable, d'ordre moyen, un auteur dramaliijue comme Dancourt, que lui préférait dédaigneusement La Harpe ', un romancier comme l'abîmé Prévost, qui a pu faire un chef-d'œuvre, sans être ])our cela un grand écrivain, un moraliste ingénieux, mais sans profondeur, comme Duclos?

Moraliste et philosophe, Marivaux a écrit des morceaux excellents, et dont la réunion formerait un exquis petit i-ecucil ; mais quelle que soit la valeur de ces détails, il manque à l'cnsendjle ce qui fait une œuvre durable : un plan fortement conçu, une suite logique de doctrines, une exécution soutenue. 11 y a

1. " Qui'l(|ii'uii i|iii lui aiirail. dil (|ut\ cninmi' aulour ci)iiii(|iii', il (lait au-dessous de Dancourt, l'aurait bien étonné cl pourtant lui aurait dit vrai. •■ {Le Lycée, x\m^ siècle, livre II, cliap. m.)

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trop de désordre et de remplissage. Délassement d'œuvres plus importantes, moments perdus d'une carrière dont l'intérêt et la suite étaient ailleurs, ces feuilles nous montrent ce que Marivaux aurait pu être comme moraliste, s'il s'était uniquement appliqué à l'étude spéculative du cœur humain pour en tirer un véritable livre; mais ce livre n'existe pas. On goûte donc ou l'on admire par fragments ses essais de morale, mais on pourrait appliquer à l'ensemble la réflexion que fait quelque part Marianne : « Il me semble que mon âme, en mille occasions, en sait plus qu'elle n'en peut dire et qu'elle a un esprit à part, bien supérieur à celui qu'elle a d'ordinaire. Je crois aussi que les hommes sont bien supérieurs aux livres qu'ils font '. »

Marivaux porta dans le roman sinon plus d'esprit de suite, au moins plus d'application et un plus grand souci de son œuvre. Aussi la Vie de Marianne et le Paysan parvenu comptent-ils davantage parmi ses titres que le Spectateur français et le Cabinet du Philosophe. Ils lui assurent au nombre des romanciers une place à côté de Le Sage, au-dessus de l'abbé Prévost. Il y a, en effet, dans ces deux livres, des scènes ou des tableaux de mœairs que rien ne surpasse dans Gil Blas, que rien n'égale dans Diderot ou Duclos, auxquels dans Crébillon fils rien ne mérite d'être comparé. Malheureusement, ces morceaux de choix appartiennent encore à un ensemble incomplet et sans cohésion. Défaut plus grave peut-être, ces romans ne sont pas des romans. Marivaux a voulu composer des romans sans intrigue ni action, et remplacer l'intérêt propre au genre par celui de robservalion morale traduite en réflexions. Il n'a réussi qu'àjuxta-

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