Le Spectateur français, quinzième feuille
2. D'Alembprt rapporte cette réponse (p. 600), sans dire qui se l'attira; c'est VAlmanach littéraire de l"ï:)2 (p. 121) qui précise l'anecdote. Marivaux développa plus tard sa réplique dans le Spectateur. Un jeune fat expose, devant un vrai philosophe, son système, « composé de lieux communs et de bribes d'opinions qu'il avait apparemment retenus de la conversation de quelques esprits se donnant pour esprits forts ». Le philosophe trouve ces raisons « à l'abri de toute critique, incontestables par leur peu de logique ». « Je ne sache rien, dit-il, qui servit tant à raffermir la foi, que de faire prêcher à un docteur de cette espèce son incrédulité même. » Et il répond au jeuue homme : « En vérité, mon cher Monsieur, vous vous moquiez tout cà l'heure de la crédulité des bonnes gens; mais, si vous croyez votre système, vous n'avez rien à leur reprocher, je vous garantis plus crédule qu'eux. Je vois que ce n'est pas le défaut d'évidence qui vous empêche d'ajouter foi à de certaines choses; car je ne pense pas que vous voyiez plus clair dans celles que vous croyez. » {Le Spectateur français, quinzième feuille).
a trop cresprit pour en savoir plus que moi làdessus '. » Pressé sur le même sujet, il se contentait de répondre : « Je sais que Tàme est spirituelle et immortelle, et je n'en sais rien de plus. »
Tous les chefs du parti philosophique n'en voulaient pas à Marivaux de cette attitude, assez courageuse en somme, si l'on considère le milieu dans lequel il vivait; plusieurs d'entre eux, comme Helvétius, étaient même ses plus intimes amis. Mais, s'ils avaient le bon goût de respecter les convictions de Marivaux, il n'en était pas de même de leurs partisans, qui, en toute occasion, le traitaient fort mal. Il ne leur répondit jamais. Un jour, cependant, il se plaignait devant un magistrat, « fait par sa place pour réprimer les libelles », des attaques dont il était l'objet. « Cette licence, lui répondit le magistrat, est une suite de la liberté tant réclamée par les gens de lettres. » — (' En ce cas, reprit sans aigreur Marivaux, souffrez donc que cette liberté s'étende jusqu'à parler aussi de vous; peut-être alors changerez-vous d'avis. » El il ajoutait : « Les injures dites par un écrivain décrié à un homme de lettres estimable sont l'opproljre de celui qui les dit, la honte de celui qui, les autorise et souvent l'éloge de celui qui en est l'objet *. »
Dans un de ses ouvrages, il reprenait cette réflexion, et la développait avec vigueur :
1. L'abbo Trublel (Mémoii'es, p. 211). — Dans Vhidifferil philosophe (septième feuille), il prête à un paysan la réflexion suivante sur le même sujet : « Je me souviens qu'un jour à la campagne nous disputions, deux de mes amis et moi, sur l'âme. Un lion paysan qui travaillait auprès de nous entendit notre dispute, et me dit après : « Monsieur, vous avez tant parlé de nos àmcs; est-ce (jue vous en avez vu (|uelqu'uiie? » Il avait raison de me demander cela, et je le demanderais volontiers moi-même à tous ceux qui disjjulent sur ce sujet. ■>
2. D'Alcmltert rapporte cette conversation (p. y^O) et semble même en avoir été témoin.