SA PREMIÈRE COMÉDIE
vers : il avait dix-huit ans ^ Il ne mit pas le public à même d'apprécier ce tour de force : la pièce ne fut représentée que sur un théâtre de société ; elle dut y être bien accueillie, car Marivaux ne craignit pas de la faire imprimer quelques années après ^. Ce n'est pourtant qu'une comédie d'écolier , toute d'imitation, pleine de réminiscences de Regnard et de Molière, platement versifiée, d'intrigue enfantine à force de simplicité. Le titre n'est pas une des moindres naïvetés de la pièce : Démocrite, ce père que le jeune auteur appelle prudent et équitable, n*est ni l'un ni l'autre, car il se laisse berner par Crispin, dont le nom dit assez le rôle, et congédie, au profit d'un galant qui ne les vaut pas, trois honnêtes gens, prétendants à la main de sa fille ^. Il y a cependant, outre une facilité singulière, des promesses de talent, d'assez heureuses tirades, de rapides éclairs d'esprit et de gaieté; telle scène, calquée sur Molière, est, en somme, malgré la gaucherie de l'imitation, un trait d'aimable malice : le chevalier de la Minardinière, que l'on y voit en butte aux agaceries effrontées de Crispin déguisé en femme ^, c'est, comme on l'a dit plaisamment ^, Pourceaugnac ramené dans son pays ; quant à Toinette et à Crispin^ ils imitent de leur mieux, aux dépens de leur victime, Nérine et Sbrigani®.
1. De La Vorie^ robset'vateur littéi^aire y 1759, 1. 1, p. là, — Lesbros, p. 7. — D'Âlembert, p. 580.
2. n ne voulait pas, disait-: 1, au rapport de d*Alembert (p. 578), «perdre en public le pari qu'il avait gagné en secret» . La pièce fui imprimée à Limoges « avec approbation de messire Constant, procureur du roy de police » , en date du 22 mars 1712, et une épître dédicatoire à « Monsieur Rogier, seigneur du Buisson, lieutenant général civil et de police en la sénéchaussée et siège présidial de Limoges. » (Voy. ci-après. Appendice y.)
Cette comédie fut du reste la seule qu'il écrivit en vers (voy. ci-après, p. 41, n. 3), et M. Paul Lacroix se trompe en disant : « Marivaux n'a écrit que deux comédies en vers pour le Théâtre-Italien. » {Le dix-huitième siècle, — Lettres, sciences et arts^ip. 162.) Tout ce qu'il donna à ce dernier théâtre est en prose : Annibaly son autre pièce en vers, est une tragédie (voy. ci-aprèt, p. 39 et suiv.) et fut représentée au Théâtre-Français.
3. L'abbé de La Porte remarque justement {ioc, et/.) : « La fourberie de Crispin, découverte avant qu'elle réussisse, rend également faux le second Utre de la pièce. »
A. Scène xxi.