‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 11 sur 445 · Ed. Fournier, p. iv · texte numérisé non relu

Ed. Fournier, p. iv

6. La scène vi notamment, où Toinette met Ariste en fuite par son effronterie, est calquée sur la scène vi, acte II, de Monsieur de Pourceaugnac ; de même la scène xv, entre Crispin et le financier, suit de très près

Mais bientôt une aventure de jeunesse, que Marivaux a racontée lui-même avec beaucoup d'esprit et de bonne grâce, eut sur son talent une influence plus profonde que ce premier essai. Il aimait une jeune fille c belle et sage, belle sans y prendre garde, j) du moins il le croyait, et cette absence de coquetterie lui plaisait plus encore que sa beauté : « Jamais je ne me séparais d'elle, dit-il, que ma tendre surprise n'augmentât de voir tant de grâces dans un objet qui ne s'en estimait pas davantage. Était-elle assise ou debout, parlait-elle ou marchait-elle, il me semblait toujours qu'elle n'y entendait point finesse, et qu'elle ne songeait à rien moins qu'à paraître ce qu'elle était. » Un jour, à la campagne, il la quittait, ravi d'un entretien dans lequel avaient brillé d'un doux éclat ces grâces sans apprêt, lorsque un gant perdu l'oblige à retourner vers elle. Que voit-il? Son ingénue, le miroir à la main, se répétant à elle-même sa naïveté du lendemain. Il n'eut garde de l'interrompre : « Elle s'y représentait à elle-même dans tous les sens où, durant notre entretien, j'avais vu son visage, et il se trouvait que ces airs de physionomie^ que j'avais crus si naïfs, n'étaient, à les bien nommer, que des tours de gibecière; je jugeais de loin que sa naïveté en adoptait quelques-uns, qu'elle en réformait d'autres ; c'étaient de petites façons qu'on aurait pu noter, et qu'une femme aurait pu apprendre comme un air de musique. » On devine les réflexions de Marivaux : « la perfection de ces friponneries » le fit frémir; son amour < cessa tout d'un coup, comme si son cœur ne s'était attendri € 'que sous condition > ; il ramassa son gant et dit, avec une profonde révérence, à sa fausse ingénue, toute rougissante de surprise et de honte : a Je viens de voir. Mademoiselle, les machines de l'opéra ; il me divertira toujours, mais il me touchera moins. > Et il ne revint plus ^

It scène m, acte 1, de la même pièce, entre Sbrigani et Pourceaugnac. Une autre, la scène m, s'inspire de Tartufe; mais, dit Duviquet (Œuvres de Marivaux^ t. I, p. 12), c'est « moins une imitation qu'une grossière parodie de l'admirable scène de la bouderie et de la réconciliation de Valère et de Marianne. » {Tartufe^ H, iv.) D'autre part, on trouve dans cette même scène m les mouvements et presque les expressions de la scène ii, acte IV, du Légataire universel,

1. Le Spectateur français, première feuille. Ce n'est pas, on le voit, l'auteur de V Eloge historique de 1769 qui « a raconté le premier» cette

L'INGËNUE AU MIROIR. 21

Marivaux n'est-il pas déjà tout entier dans cette scène, qu'il raconte avec une ironie souriante, car le temps a fait son office, mais qui dut être bien pénible à son amour-propre déjà difficile et sensible? Il exagère un peu en ajoutant que, de cette aventure, naquit en lui c une misanthropie qui ne le quitta plus > : personne n'était moins misanthrope que Marivaux ; mais on y peut voir en partie le point de départ de sa vocation d'observateur^ toujours en quête de démêler le vrai fonds de la nature féminine des apparencéTséduisantes sous lesquelles il se dissimule, toujours en garde contre quelque duperie. Ces amoureux qu'il aime à représenter, et qui, avant tout engagement définitif, veulent étudier celles qu'ils aiment, comme Dorante du Jeu de V Amour et du Hasard, ou qui leur imposent, comme Lucidor de F Épreuve, une attente dangereuse et presque cruelle, s'inspirent de la scène du miroir ; ils se méfient des ingénues qu'on leur a représentées trop simples pour être vraies, trop désintéressées pour être sincères.

Même après cette expérience précoce, Marivaux eut le bon goût de ne pas recommencer de sitôt ses tentatives de comédie; il n'aurait pu faire mieux, car les plus heureuses aptitudes ne suppléent pas à ce qui lui manquait encore, aux deux sources de l'inspiration et de la vérité dramatiques, l'observation et Texpérience personnelle. Or, la société limousine ne pouvait pas plus lui donner un champ d'études que l'occasion de se mettre vraiment en lumière : il partit donc pour Paris*.

Une génération littéraire florissait alors vers laquelle le por-

aventnre, comme le dit M. Ed. Fournier (p. iv). D'Alembert y fait une rapide allusion (p. 522); Jules Janin {Histoire de la litt. dram,^ t. II, cil. Ti) copie Marivaux en le délayant, mais ne le cite pas. M. Arsène Houssaye (Galerie du dix-huitième siècle, édit. Dentu, t. I, p. 320) refait agréablement le récit, en le terminant par cette spirituelle réflexion : a Offensé de toutes ces mines, Marivaux sortit sans root dire. Cependant, n'avail-il pas vu l'image fidèle et vivante de sa muse? >

i . 11 y a sans doute un retour de Marivaux sur ses propres impressions, dans celles qu'il prête i Marianne arrivant à Paris : « Je ne saurais vous dire ce que je sentis en voyant cette grande ville, et son fracas, et son peuple, et ses rues. C'était pour moi l'empire de la lune : je n'étais plus à moi, je ne me ressouvenais plus de rien, j'allais, j'ouvrais les yeux, j'étais étonnée, et voilà tout. Je me retrouvai pourtant dans la longueur du chemin, et alors je jouis de toute ma surprise : je sentis mes mouvements, je

n LHOMME.

talent ses préférences naturelles, celle dont Fontenelle et La Motte étaient les plus célèbres représentants. D'une politesse délicate et séduisante, prisant la grâce légère et la clarté plus que la force et la profondeur, ennemie de l'enthousiasme, qui rompt réquilibre de Tâme, et préférant une élégante simplicité au sublime lui-même, promenant sur toutes choses un élernel sourire et mettant l'esprit au-dessus de tout, elle prétendait arriver au naturel et au simple à force de finesse et d'étude. Elle prétendait aussi ne relever que d'elle-même, et, préférant ouvertement les Modernes aux Anciens, elle ne reculait pour la défense de cette thèse, qui survivait aux colères de Boileau, devant aucune hardiesse. Celte école devait plaire à Marivaux; une affinité de nature le portait vers elle, car il sentait en lui le germe des qualités qu'elle prisait le plus. Il se présenta donc à Fontenelle et à La Motte ; accueilli par eux avec empressement, il put bientôt les regarder comme ses meilleurs et ses plus sûrs amis, car chez l'un et chez l'autre la crainte d'être dupe n'excluait pas la sincérité et la durée des attachements. Ils pratiquaient l'amitié avec une fidélité et un dévouement à toute épreuve. Marivaux reçut, de

fus charmée de me trouver là, je respirai un air qui réjouit mes esprils ; il y avait une douce sympathie entre mon imagination et les objets que je voyais, et je devinais qu'on pouvait tirer de cette multitude de choses différentes, je ne sais combien d'agréments que je ne connaissais pas encore; enfln il me semblait que les plaisirs habitaient au milieu de tout cela. » (La Vie de Marianne^ première partie.)

Marivaux devint très vite Parisien, et le resta toute sa vie ; il aima cette ville, qu'il s'empressa de décrire en détail dès qu'il la connut (lettres adressées au Mercure, et mentionnées ci-après), assez pour ne la quitter que très rarement et pour peu de temps. M. Lavallée fait remarquer avec raison (p. 6) qu'il n'avait rien à regretter de la province, où « ses études furent médiocres, son premier essai littéraire une platitude, sa première aventure de cœur une déception. » Il n*eût donc pas écrit la fameuse invective du boudeur Jean-Jacques (ffmtVe, livre IV) : c Paris, ville de bruit, de fumée et de boue !... » (et aussi Confessions, livre II, chap. il). Mais il eût signé le charmant couplet de Sainte-Beuve, cet acte d'amour si digne de son objet : (c Paris, ville de lumière, d'élégance et de facilité, c'est chez toi qu'il est doux de vivre, c'est chez toi que je veux mourir!... » {Nouveaux Lundis, t. Ill^ p. 51.) Il y vécut en effet et y mourut ; vers la An de sa vie, il craignit un moment d'être obligé de la quitter, et il parlait de celle nécessité comme d'un malheur. (Voyez ci-après, p. iàZ. Voyez aussi sur ce charme étrange des grandes villes, qui fait que «i celui qui les a une fois connues ne peut jamais plus se passer d'elles, » G. Boissier, VOpposition sous les Césars, p. 331.)

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