MAIUVAIJX ET LA MOTTE
triomphe, n'a que des échecs avec ses comédies, el, sur ce môme Théàtre-Ilalien où Marivaux devait s'illustrer, il saisit si mal, dans ses Originaux, le tour et le genre particulier de la comédie de mœurs, que, sifflé outrageusement, il se fait trappiste, pendant six mois, de désespoir et de honle. Marivaux ne fait qu'essayer ses forces dans la tragédie et y trouve un échec; mais, du premier coup, il réussit avec éclat sur la scène italienne. Dans tout ce qu'il écrit, La Motte, malgré beaucoup de talent, est sec, pénible et tendu; Marivaux n'a qu'à laisser courir sa plume, et, s'il tombe parfois dans la recherche, il ne connaît jamais lefTort. La Motte passe sa vie à imiter, tantôt Homère, tantôt Racine, tantôt La Fontaine et cela le plus sérieusement du monde, avec la prétention afQchée de faire ou mieux ou autrement que ses modèles ; Marivaux, après quelques essais de parodie, et la parodie est le contraire de l'imitation, renonce pour toujours à imiter qui que ce soit; il est si parfaitement original qu'on l'accuse c de ne rien dire comme personne i> el d'être singulier de parti pris. Enfin, comme pour Fontenelle, l'opposition de caractère est complète entre Marivaux et La Motte. Celui-ci, par une contradiction singulière, naturellement doux, aimable, sans rancune, cherche dispute à tout le monde et bataille sans relùche, contre M""* Dacier, contre J.-B. Rousseau, contre le parti des Anciens; Marivaux, très bon lui aussi, mais d'amour-propre un peu difficile, d'humeur inquiète, et, s'il pardonne toujours, n'oubliant jamais, se fait un principe de n'attaquer personne, laisse passer sans se défendre les agressions dont il est l'objet, et cependant, à toutes ses tentatives, semble en butte à des haines impitoyables, qui ne perdent aucune occasion de s'affirmer; tandis que La Motte, après une existence de luttes, ne trouve enfin que des amis et désarme sans effort les adversaires les plus acharnés K
1. Tout en aimant beaucoup Marivaux, comme homme cl comme écrivain, Fontenelle était le {iremier à prolester contre celic prétendue imitation de lui-môme et il n'hé:(ilait pas à répudier une paternité, qui» cependant, lui eût fait grand honneur. De même La Motte. Nous avons à ce sujet le témoignage très catégorique el très bien informé de l'abbé Trublf t : c< Ou a mis M. de Marivaux, el il ne peut l'ignorer, «lU nombre des imitateurs de M. de Fontenelle. Je suis bien éloigne de penser ainsi, et M. de
Marivaux renonça donc volontairement aux avantages que rimitalion peut donner à un jeune auteur : la Tacilité des débuts, la certituded'étre encouragé et soutenu dans ces premières tentatives toujours si difficiles et si pénibles, Tappui intéressé des auteurs à la mode, qui protègent volontiers les jeunes gens, tant qu'ils peuvent voir en eux des disciples et non des rivaux. Il préférait, disait-il, c être humblement assis sur le dernier banc dans la petite troupe des auteurs originaux, qu'oi^ gueilleusement placé à la première ligne dans le nombreux bétail des singes littéraires ^» Le pointde vue auquel il se place pour étudier à son tour le cœur humain, la manière dont il observe et représente les mœurs de son époque, le cadre
FonteneUe lui-même ne le pensait pas. 11 regardait M. de Marivaux non seulement comme un homme de beaucoup d'esprit, mais comme un esprit original» un homme de génie ; comme celui de tous nos bons écrivains peut-élre dont le caractère et la manière de penser et d'écrire sont le plus à lui, et lui appartiennent le plus en propre ; et, en conséquence, il était, avec M. de La Moite, un de ses plus grands admirateurs. Le mot n'e>t point trop fort, et rien n'est plus connu de ceux qui, comme moi, ont beaucoup vécu avec M. de La Motte et M. de Fontenelle, que leur grande estime pour M. de Marivaux. Seulement trouvaient-ils l'un et Tantre qu'il poussait quelquerois un peu trop loin ce caractère , cette manière et ce ktyle qui lui sont particuliers. C'est ce qui fit dire un jour à M. de Fontenelle et en présence de M. de Marivaux même, à l'occasion d'une expression heureusement singulière dont il venait de se servir : Voilà du bon Marivaux ; mais, selon M. de Fontenelle, ce bon dominait dans ses ouvrages et dans sa conversation.» (Mémoires^ p. 210.) 11 egouteun peu plus loin (p. 212): « Le style de M. de Marivaux est beaucoup plus vif et animé que celui de M. de Fontenelle. On n'a jamais dit de lui, comme de son prétendu modèle, qu'il manquât de chaleur et de sentiment. S'il analyse, il peint. »
On a vu ci- dessus (p. 8â, n. 2) que les contemporains de Marivaux la comparaient à Dufresny, et croyaient en cela lui faire grand honneur. D'Alembert conteste vivement, dans un parallèle en règle^ cette prétendue parenté (p. 615, n. 20), et il a raison : Marivaux vaut mieux que Dufresny, et, s'il lui ressemble par quelques endroits, ce ne sont là que des ressemblances de surface. Ils sont tous deux lins, délicats et spirituels, mais quelle diflférence comme auteurs dramatiques ! Marivaux, nous l'avons dît, est un classique du théâtre ; les comédies de Dufresny, faibles de plan^et de caractères, ont disparu de la scène et sont peu lues : « Bien que son buste Dgure au foyer de la Comédie-Française, dit M. Ch. Lenient, Dufresny n'a guère laissé au théâtre que des espérances et des ébauches inachevées.» Voy. son article sur Dufresny, dans la Revue politique et littéraire du 9 décembre 1876, et Misard, Histoire de la littérature française, t. IV, p. 216. Itemarquons, en passant, qu'au témoignage de d'Alembert (p. 615, n. 20), Dufresny était, de ous les contemporains de Marivaux, «le seul qu'on lui ait entendu louer. »