MOLIÈRE ET REGNARD
de ses tableaux, son slyle, tout lui appartient par droit de création ^
Il semble cependant qu'après Molière et Regnard il fût bien difficile d'inventer encore. Molière, le plus créateur des génies, avait fait de la comédie l'image de la nature humaine dans ses traits éternels et de la société française dans ses traits passagers. Il l'avait consacrée surtout à la peinture des caractères, résumant dans un même personnage les ti*aits d'une fouie de modèles, moins vivants que l'imitation qui transformait leurs éléments incomplets. Il avait épuisé, pour une longue période, les grands sujetâ comiques : de quels caractères, de quels vices, de quelles passions plaisantes n'avait-il point tracé une image immortelle? Quelles situations n'avaitil point traitées?Il fallait attendre, pour les reprendre après lui,
1. Dans une thèse intéressante, Herder et la renaissance littéraire en AUemagne (1875)^ M. Cb. Joret nous semble, tout en rendant justice à l'originalité de Marivaux, qu'il met au nombre des rénovateurs du théâtre français avec La Chaussée et Deslouches (celui-ci est-il bien un rénovateur et un « précurseur » ?j , trop diminuer cette originalité en disant que notre auteur fut « un m^iateur entre la littérature anglaise et la littérature française » ; il ne dit pas expressément, mais il semble penser que, même dans son théâtre, Marivaux (qui, d'autre part, imitait le Spectateur d'Addison) s'inspirait de théories anglaises en mettant en scène des personnages de condition moyenne, en v poursuivant un but moral, » en « se complaisant dans ces scrupules d'un amour honnête qui craint de s'écarter du devoir, a Et il ajoute qu'en lisant Marivaux « on se sent dans un monde inconnu, où les distinctions sociales sont effacées ou amoindries, a « Voltaire, dit-il, ne s'y est pas trompé : les pièces de Marivaux sont bien des drames bourgeois, a (Page 79). D'abord, Marivaux connaissait- il beaucoup l'Angleterre et sa.liitérature? Rien n'est moins prouvé. S'il lit Addison et l'imite, ce n'est probablement pas d'après le texte original, mais plutôt d'après la traduction française anonyme publiée â Amsterdam à partir de 171 A (8 vol. in-i2). Dans le roman, M. Joret le reconnaît lui-même, Marivaux fut plus imité par les Anglais qu'il ne les imita (voy. ci-après, troisième partie, chap. il) et Marianne précède Paméla de dix ans. Au théâtre, celles de ses pièces qu'on peut appeler des drames bourgeois (voy. ci-^près, chap. v) et qui mettent en scène des personnages de condition moyenne, ne sont que le plus petit nombre : la plupart se passent dans un milieu très aristocratique, où toux les premiers rôles sont titrés, et les mœurs qu'elles peignent sont les mœurs, épurées il est vrai, de la haute société. Knfin, au point de vue moral, il se distingue franchement des comiques anglais, Blaclimore, Farquhar, Gibber, Steele, en ce que ceux-ci afAcheut presque toujours ouvertement la prétention assea peu dramatique d'être des professeurs de vertu, de foire du théâtre delà morale en action et cherchent, comme dit M. Joret, « le moyen et le moment de placer, dans chaque pièce, quelque enseignement pratique et utile. » (Page 75.) Marivaux au contraire ne prêche jamais : s'il est moral, ce n'est, à aucun degré, de cette manière-là; voy. ci-après, chap. iv.
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que le temps eûl renouvelé, sinon Thomme, qui esl toujours le même, en tout temps et en tout pays, du moins la société dont Taspect change avec chaque siècle ^ Après Molière, Regnard, laissant à son illustre devancier la profondeur de Tobservation et la conception créatrice, ne songeant qu'à faire rire, et s'amusant tout le premier de ses inventions, Kegnard avait trouvé dans les ridicules passagers, dans le c6\é plaisant des situations, présentés dans de vives intrigues et se déroulant dans une action qui ne languissait jamais, un fonds inépuisable de saillies et de traits, des torrents de verve amusante et de gaieté sans amertume^. Ainsi, comédie de caractères, comédie de mœurs, comédie d'intrigue semblaient, après Molière et Rcgnard, ou pliées à une forme définitive, propre à décourager un auteur désireux d*étre original, ou épuisées pour longtemps.
Marivaux réussit néanmoins, sinon à renouveler le fonds comique, du moins à donner une forme nouvelle au genre qu*il employa de préférence et auquel il imprima sa marque, la comédie de mœurs; il sut faire, lui aussi, des découvertes dans le domaine du cœur et de l'esprit; il étudia ses
i . Marivaux avait du reste le lort de ne pas aimer Molière et il ne s^en cachait pas (Voy. ci-après, troisième partie, chap. iv.) — On auteur fécond, poète, romancier, critique, auteur dramatique, M*"' Rattazi, a publié dans \tf' Matinées italiennes (Florence, n*«2 et 4, 3i janvier et 13 février 1870) un parallèle entre Molière et Marivnvx que nous voudrions analyser brièvement, mais dont la marche est si capricieuse, qu'il est difficile de dégager de ce :;.drceau, tr^^ sévère pour Marivaux, une idée générale. Nous nous contentons d'y renvoyer. On verra du moins par le début quel en est le ton : «Molière et Marivaux! — Peut-on mettre ces deux hommes en parallèle? non sans doute, ce serait presque outrager l'un, et ce serait, à coup sûr, bien mal connaître l'autre. — Mais, si le parallèle est impossible, inconcevable, la comparaison est facile, rationnelle. — L'un, Molière, se présente le front haut, l'œil ardent, les cheveux négligemment rejetés en arrière, il s'élance d'un bond dans la carrière, mesure bravement la distance et court droit au but, qu'il atteint toujours. — L'autre, poudré, frisé, un sourire guindé aux lèvres, minaudant du regard, chantonnant plutdt qu'il ne parle, trottinant plutôt qu'il ne marche, prend pour arriver au but le chemin sinueux, détourné, moins pénible...., » etc.
2. Sur Marivaux et Kegnard, voy. ci-après, Conclusion i. — On connaît le mot de Joubert (Pensées, xxiv, 19) : « Regnard est plaisant comme le valet, et Molière comique comme le maître. » M«t juste, en somme, malgré sa forme trop sentencieuse et absolue ; la supériorité de Marivaux sur Regnard, c'est qu'on no saurait, d*aucune manière, le faire entrer dans cette comparaifon.
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contemporains avec un tour particulier d'observation, qui eut son mérite propre et sa nouveauté ; il tit monter sur la scène des personnages qu'on n'y avait pas vus avant lui^
Il nous a donné la théorie de son talent et de ia manière dont il entendait, après tant d'autres, l'art de représenter les hommes sur le théâtre, car, Sainte-Beuve l'a remarqué, de tous les écrivains Marivaux est celui qui cherche le plus à se rendre compte des autres et de lui-même^. D'abord, il est a né de manière que tout lui devient une matière de réflexion ; » € c'est, dit-il, comme une philosophie de tempérament que j'ai reçue et que le moindre objet met en exercice^. » L'auteur idéal qu'il représente quelque part, et qui, suivant l'usage, n'est autre que lui-même, ou du moins ce qu'il voudrait être, cet auteur serait <( doué d'une pénétration profonde, d'une vue fine et déliée, d un sentiment nourri partout d'un goût de réflexion philosophique^. » Marivaux cependant n'est pas le
i. Voy., dans la Revue des Deux-Mondes du 1^' avril 1881, un intéressant article {La Comédie de Marivaux) dans lequel M. F. Brunetiëre s'attache surtout à mettre en relief Toriginalité de notre auteur. Selon lui, Marivaux est le seul, entre les auteurs comiques du dix-huitième siècle, qui se montre «tout à Tait émancipa de Molière, » dontRegnard, Le Sage et Beaumarchais suivent tous la trace. En revanche, il s'attache à établir que Marivaux, libre du côté de Molière^ a va se mettre à l'école de Racine, » et que a la comédie de Marivaux, c'est la tragédie de Racine, transportée de Tordre de choses où les événements se dénouent par la trahison et la mort dans Tordre de choses où. les complications se dénouent par le mariage. » M. Vitet disait aussi : a Quant à la peinture du cœur, (Marivaux) c'est Racine en miniature. » {Histoire de la lîUérature française au dix-huitième siècle, t. Ij p. 256.) A ce sujet, voy. ci-après, p. 202 et suiv.
— Avec son grand bon sens, Boileau vieillissant avait bien compris qu'après Molière il était nécessaire (Touvrir au théâtre des voies nouvelles, et, sans pressentir Marivaux, qu'il n'eut pas le temps de connaître, il était d'avis que le renouvellement de la scène ne pouvait se faire qu'au Théâtre- Italien, libre de toute tradition gênante (voy. ci-dessus, p. 50). H disait à Brossette, en 1700, à propos de Texpulsion des Gelosi et de la publication du théâtre de Gherardi : « Depuis Molière, il n'y a point eu de bonnes piôres sur lo théâtre français. Ce sont des pauvretés qui font pitié. On m'a envoyé le théâtre italien. J'y ai trouvé de fort bonnes choses et de véritables plai> santeries. 11 y a du sel partout.... Je plains ces pauvres Italiens; il valait mieux chasser les Français. » {Mémoires inédits de Brossette sur Boileau, cités par M. de Lescure dans son élude sur Mathieu Marais^ en télé du Journal de celui-ci, t. I, p. 20.)