THÉORIE ET CARACTÈRE GÉNÉRAL
là un (langer pour la morale? Qu'on se rassure : le peintre sera vrai avec décence ; il ne lui viendra dans Tesprit « ni rien de malin, ni rien de trop libre, » car il « hait tout ce qui s'écarte des bonnes, mœurs ^ >
Telles sont, en résumé, les théories littéraires de Marivaux : observer à sa manière, le mieux qu'il pourra, suivant la direction naturelle de son coup d'œil. Que d'autres cherchent leurs inspirations dans les livres : personne, pour parler comme Montaigne, n'est moins livresque que Marivaux ; il fait profession de haïr< le singe littéraire, » l'observateur de cabinet ; mais, ainsi réduit à ses seules forces, ne va-t-il point se tromper? Il en court volontiers le risque. On l'accusera peut être d'être € singulier, » comme il disait tout à l'heure ; il en prend aisément son parti, non s^ns un peu de suffisance : < Avec ce génie-là, on est nécessairement singulier, et d'un singulier très rare *. »
Il est naturel que cette tendance à l'observation directe, que cette passion de voir le fond des choses et de rechercher le vrai sous les apparences qui le voilent, s'unisse à une rare clairvoyance, à une singulière aptitude pour tout voir et tout démêler, surtout les infiniment petits de l'esprit et du cœur. Nos qualités, en effet, naissent les unes des autres; elles s'engendrent mutuellement pour se compléter et concourir à un même but. De là, chez Marivaux, le goût de l'analyse, le désir de se rendre compte et de n'être pas dupe; de là aussi la passion de philosopher sur les menues lois, patiemment découvertes, de la raison et du sentiment. Or, ce curieux d'observation et d'analyse est, nous l'avons vu, un homme aimable et bon, indulgent aux faiblesses de notre nature, sans amertume ni parti pris de dénigrement. Il est aussi merveilleusement spirituel, causeur étincelant ; il aime la raillerie délicate, tous les plaisirs de l'esprit, surtout ceux qui font le charme d'une société brillante et raffinée, où les sentiments, plus vifs que passionnés, sans exagération ni violence, se revêtent de grâce délicate et d'ingénieuse politesse; où les amours-propres, toujours en lutte, se ménagent, et sont courtois dans leurs
1 . Le Spectateur français^ première feuille. 3. Ls Spectateur français ^ iiaitième feuille.
rivalités ; où Tamourest l'aiTaire imporlante et la conversation le plus agréable des passe-temps.
Marivaux était admirablement doué pour peindre une telle société. Son plus grand plaisir fut de la peindre, avec indulgence^ parce qu'il était bon, avec complaisance, parce qu'il lui ressemblai^ dans ce qu'elle avait d'aimable.
Il en ai laissé, dans le roinàn et au théâtre, une image séduisante, qui survit à ce qu'elle représente, et qui survivra sans doute autant que durera notrç littérature. Que reste-t-il aujourd'hui de ce monde frivole et charmant, épris de toutes les élégances, entêté de toutes les finesses^, qui peuplait les salons parisiens sous la Régence et durant les premières années du règnede Louis XV?Sa grâceévanouie ne saurait plus renaître. La société moderne a d autres moeurs, d'autres idées, d'autres passions que celles des contemporains de Marivaux; ce qui les occupait ne nous touche plus guère, et ils ^uraiept quelque peine h comprendre ce qui nous occupe à notre tour. Nous les trouvons frivoles, superficiels; nos passions déclamatoires, nos thèses ambitieuses en matière de sentiment les feraient sourire. Mais, si nous ne leur ressemblons plus, du moins, en raison même du contraste qui nous sépare, aimonsnous à les comprendre, car, malgré leurs défauts et leurs vices, tranchons le mot, malgré la corruption profonde que dissimulent leur délicatesse et leur élégance^ ils représentent l'époque la plus aimable peut-être de la société française. Sans Marivaux nous Ifs connaîtrions mal. Peintre fidèle, il les a saisis dans la vérité de leurs attitudes et de leurs manières; c est lui qui nous donne la clef de leur langage, de leur méUiphysique amoureuse, de leurs raffinements ; entre tous les roman^ ciers, de tous les auteurs dramatiques d*aloi>s, }l est celui qui] a le moins sacrifié la vérité aux exigences du théâtre, à cette] pompe un peu solennelle et convenue que la comédie conservait encore du siècle précédente I
Il ne faut donc pas chercher dans Marivaux, au moins dans
i. L'expression est de M. Nisard, qui l'applique à Marivaux lui-même : ff Marivaux, bel t$pT\i entêté du fin.,, » {Htsloire de la littérature fran^ rnise^ t. Ul, p. 219.)
2. De toutes les qualités de Marivaux, celle de peindre habilement les '
mœurs mondaines de son temps est la plus évidente et, par suite, la moins |
L£S MOEURS DU TEMPS. 17f
ses pièces les plus connues, l'homme de tous les temps et de tous les pays, mais des portraits, reproduisant, avec les grâces mignardes des modes contemporaines, les dilTérences minutieuses d'une même série de modèles : une de ses comédies, les SincèreSy n'est, d'un bout à l'autre, qu'une galerie de por-
contestée par la majorité des critiques. Cependant Gustave Planche écrit : « Le babillage de Marivaux, malgré le tour spirituel qu'il a su parfois lut donner, n'a rien qui rappelle la société de son temps. Je dois pourtant faire une exception : si Marivaux n'a jamais réussi à traduire la passion^ s'il ne parait pas môme l'avoir entrevue (voy. ci-aprés, ch. v}, en revanche il traduit à merveille l'impertinence ; on dirait qu'il a concentré toute son attention sur ce point ; c'est, je crois, la seule chose qu'il ait destinée d'après nature. C'est un mérite sans doute dont nous devons lui tenir compte^ mais qui ne lui assigne pas un rang très élevé. » (Le Théâtre et l'esprit public en France^ dans la Hevue des Deux-Mondes du l**" septembre 1856, p. 117.) Barement le fameux critique, qui se trompait souvent, &'est aussi complètement trompé.
On s'étonne de voir l'erreur de G. Planche pari^gée par un homme de théâtre. Dans son discours de réception à l'Académie française (28 janvier 1836), Scribe, soutenant cette thèse que c le théâtre est bien rarement l'expression de la société, » traitait fort mal Marivaux et le rangeait en assez mauvaise compagnie : « Sous Louis XV^ disait-il, ou plutôt sous Voltaire, au moment où se discutaient les grandes questions qui changeaient toutes les idées sociales, au milieu du mouvement qui entraînait ce dixhuitième siècle, si rempli de présent et d'avenir, nous. voyons apparaître au théâtre Dorât, Marivaux, de la Moiie, c'est-à-dire Fesprit^ le roman et le vide. » D'abord, si Scribe (qui reprochait à Molière, mort en 1673, de n'avoir fait aucune allusion à l'édit de Nantes, révoqué en 1685), avait pris la peine de lire Marivaux avec un peu d'attention, il aurait certainement trouvé dans les pièces que nous analysons ci-après, ch. iv, ces idées du temps, dont il regrettait l'absence. Quant au dédain qu'il affecte pour notre auteur, il est très naturel de la part d'un auteur comique qui se piquait de ne pas écrire et pour lequel la recherche délicate du style était le moindre des soucis. M. Vitlemain, dans sa réponse, un chel-d'œuvre d'ironie mordante et courtoise, fit justice de Terreur et du dédain : « Ce théâtre subtil et maniéré de Dorât, de la Noiie ou même de Marivaux, disait-il, que vous confondez trop avec eux, êtes- vous bien sûr qu'il soit si fort en contraste avec le temps auquel il appartient ? »
M. Villcmain, en effet, était sûr du contraire; ailleurs il avait marqué, avec une élégance justesse, comment Marivaux représente, en les épurant, les mœurs de son époque : « Celle comédie, que Voltaire appelait métaphysique, et qui semble plutôt sensuelle avec subtilité, était conforme au temps, et vraie par la recherche même du langage. Il y eut dans les mœurs du dix-huitième siècle, un côté de licence qui passait la comédie régulière; mais la partie élégante et ostensible de ces mœurs n'eut pas d'interprète ' plus piquant et plus fidèle que Marivaux. C'est là qu'il apprit ces analyses de sentiments, ces grâces maniérées et ces éternelles surprises du cœur qui remplissent son théâtre : c'était l'amour à l'usage de la bonne société... (Cette comédie) a sans doute exagéré la nature, comme tous les types expressifs ; mais elle fait partie de l'histoire morale du dernier siècle. » {Uttéra-
in L'AUTEUR DRAMATIQUE.
traits'. Il se borne d'ordinaire à Tétude du monde qu*il aime et auquel il doit son éducation littéraire et morale ; content de saisir et de fixer des ressemblances passagères, il cherche moins cette ressemblance éternelle , avec Thomme même, qu'ont poursuivie les maîtres souverains du théÀlre, Aristophane, Plante, Molière. Il ne faut pas lui demander davantage une intrigue solidement nouée, marchant d'une allure rapide au dénouement, à travers les obstacles suscités par le jeu des passions, et provoquant des situations émouvantes et fortes. Pour lui, rintrigue n'est qu'un prétexte; saur dans une ou deux pièces fortement charpentées, comme nous dirions aujourd'hui, il y attache peu d'importance; le désir d'observer et de décrire l'emporte sur celui d'iiiléiosser : souvent ses comédies sont moins des pièces de théâtre que des études de mœurs dialoguées. Ce qui n'est ailleurs que hors-d'œuvre, — réflexions, dissertations, lieux communs de morale et de critique mondaine, — devient ici l'essentiel; partant l'inléi'étest plus philosophique que dramatique. De là, l'échec de plusieurs comédies de Marivaux devant le public et leur succès de lecture auprès des lettrés. Dans ses cadres légers, l'auteur du Legs dispose de petits tableaux de genre, rarement de grandes toiles; il y groupe cinq ou six personnages au plus, — un couple de maîtres, un couple de valets, un ou deux personnages épisodiques : un plus grand nombre l'embarrasserait et produirait plus de confusion que de variété. Il se contente, suivant la donnée du sujet, d'un acte ou de trois; avec les Serments indiscrets il voulut pousser jusqu'à cinq et eut lieu de s'en repentir'. On a dit^ que Molière, décrivant en beaux vers
titre au dix^huiiième siècle^ treizième leçon.) On aura remarqué un mot un peu vif, «sensuelle avec subtilité; » (voy. ci-après, p. 174, n. 2). M. Taine dit encore, dans sa minutieuse restitution des salons du dixhuitième siècle (les Origines de la France contemporaine, t. I, p. 179 et suiv.) : « Si vous voulez retrouver ce monde évanoui, cherchez-le dans les œuvres qui en ont conseï vé le deiiors ou l'accent, d'abord dans les tableaux et dans les estampes, chez Watteau, Fragonard et les Saint-Aubin, puis dans les romans et les comédies, chez Voltaire et Marivaux. » (Pag;e 186.)
1. Voyez notamment la scène iv : Marivaux y montre une parenté de talent frappante^ non pas avec Molière, mais avec La Bruyère.
2. I3ne fois cependant Marivaux confirma le succès d'une pièce en trois actes, le Prince travesti, en l'étendant jusqu'à cinq. (Voy. ci-dessus, p. 64, n. 3.)
3. Iloileau, dans une conversation avec Brossette citée par Sainte-Beuve,
la Gloire du Val-de-Grâce, aurait pu s'appliquer à lui-même ce quïl dit des « mâles appas » de la grande peinture, de ces fiers et larges coups de brosse, qui demandent
Une main prompte à suivre un beau feu qui la guide^ Et dont, comme un éclair, la justesse rapide Répande dans ses fonds, à grands traits non tâtés, ^ De ses expressions les touchantes beautés.
Marivaux pourrait prendre pour lui ce r|ue dit l'immorlel comique de cette peinture plus lente, qui admet la minutie léchée; car il y excelle : il peint des miniatures sur ivoire.
L*amour, l'étemel sujet de la comédie, est le sentiment qui anime les personnages de Marivaux, mais Tamour décent mesuré, plutôt une galanterie aiguisée de sentiment que la passion comme nous Tentendons aujourd'hui, entraînement irrésistible du cœur ou délire des sens^ Marivaux répugnait aux exagérations de ce genre. Il n'aurait eu cependant qu'à regarder autour de lui pour étudier d'après nature la passion brutale. Le dix-huitième siècle, on le sait, ne se piquait guère de platonisme : jamais l'amour ne fut moins scrupuleux et plus positif qu'à cette époque'. Mais, estimant avec son vieil
Portraits littéraires, t. H, p. 32 et 33, et Sainte-Beuve lui-même, Poi l- Royal, t. III, p. 293 à 295.
1. € Passion! dit la marquise des Sincères (se. x), passion ! j'ai vu ce mot-là dans Cyrris ou dans Cléopâtre. Eh ! Dorante, vous n*étes pas indigne qu'on vous aime;... je vous dirai même que tous m'auriez peut-être plu; mais je n'ai jamais pu me fler à votre amour; je n'y ai point de foi, vous Texagérex trop, il révolte la simplicité de caractère que vous me connaissez. M'aimez-vous beaucoup? ne m'aimez-vous guère? faites-vous semblant de m'aimerî c'est ce que je ne saurais décider. Eh ! le moyen d*en juger mieux, à travers toutes les emphases et toutes les impostures galantes dont vous enveloppez vos discours? Je ne sais plus que soupirer, dites-vous. Y a-t-il rien de si plat? Un homme qui aime une femnne raisonnable ne du point : Je soupire ; ce mot n'est pas assez sérieux pour lui, pas assez vrai ; il dit : Je vous aime; je voudrais bien que vous m'aimassiez; je suis bien fâché que vous ne m'aimiez pas; voilà tout, et il n*y a que cela dans votie cœur non plus, Vous n'y verrez ni que vous m^adorei, car c'est parler en poêle ; ni que vous êtes désespéré, car il faudrait vous enfermer; ni que je suis cruelle, car je vis doucement avec tout le monde ; ni peut-être que je suis belle, quoiqu'à tout prendre il se pourrait que je le fufse. » — On trouvera, ciaprès, p. 295, un passage de Shakes'peare, tout à fait semblable à celui-ci, de tour et d'idée.
2. Voyez le pénétrant et vigoureux chapitre sur V Amour dans la Femme au dix^huitième siècle, IV, p. 150 et suiv., par HM. de Concourt.
iU L'AUTEUR DRAMATIQUE.
officier* que certains désordres, excusables tout au plus dans la réalité, ne sont pas bons à parer d'un vernis littéraire, Marivaux prit dans Tamour de son temps ce «qui le revêtait encore de délicatesse et de grâce : le reste ne pouvait tenter qu'un satirique énergique, et Marivaux ne voulait pas l'être, ou un écrivain licencieux par goût, et Marivaux Tétait moins encore. Il sut voir celte corruption, non pour l'imiter, mais pour l'indiquer en la regrettant. Ainsi purifié, l'amour du dix-^ huitième siècle pouvait plaire ; sans 1 élever jusqu'à la galanterie respectueuse et noble du siècle précédent *, Marivaux eu Ut un des sentiments les plus aimables dont un auteur dramatique ait animé ses créations : un mélange de sensibilité et d'ironie, de sincérité et de feinte, de respect et de familiarité, de discrétion et de hardiesse. On a comparé plusieurs fois-', au sujet de cette peinture épurée d'un sentiment médiocre-