‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 106 sur 445 · Yoy. ci-dessus, p. 103 et sulv · texte numérisé non relu

Yoy. ci-dessus, p. 103 et sulv

2. « Jusqu'à la mort de Louis XIV, la France semble travailler à diviniser Tamour. Elle fait de l'amour une passion théorique, un dogme entouré d'une adoration qui ressemble à un culle. Elle lui attribue une langue sacrée qui a les raffinements de formules de ces idiomes qu'inventent ou s'approprient les dévotions rigides, ferventes et pleines do pratiques. Elle cache la matérialité de l'amour avec Timmatériulité du sentiment, le corps du dieu avec son âme. Jusqu'au dix-huitième siècle, Tamour parle, il s'empresse, i\ se déclare comme s'il tenait à peine aux sen^^ et comme s'il était, dans l'homme et dans la femme, une vertu de grandeur, de générosité, de courage et de délicatesse. H exige toutes les épreuves et toutes les décences de la galanterie, l'application à plaire, les soins, la longue volonté, le patient effort, les respects, les serments, la reconnaissance, la discrétion,... 11 entoure ses faiblesses de tant de convenances apparentes, ses plus grands scandales d'un tel air de majesté, que ses fautes, ses hontes même, gardent une politesse et une excuse, presque une pudeur. Un idéal dans ce siècle élève à lui l'amour idéal transmis parla chevalerie au bel e^'prit de la France, idéal d'héroïsme devenu un idéal de noblesse. Mais au dix-huitième siècle, que devient cet idéal? L'idéal de l'amour au temps de Louis XV n'est plus rien que le désir et Tamour est la volupté. » (De Goncourt. op. cit,, p. 150.) Voyez encore, sur l'amour dans le théâtre de Marivaux, ci-après, quatrième partie, chap. il.

3. Voyez ci- dessus (p. 170, n. 2) l'appréciation de M. Villemain sur Tépuration que Marivaux fit subir aux amours de son temps pour les représenter. Un mot (< comédie sensuelle avec subtibilité ») semble cependant un peu fort : on serait plutôt tenté de reprocher aux personnages de Marivaux d'être trop platoniques, trop « purs esprits. » — M. J. Roinach semble aussi bien sévère, en reprochant à ces amours, dont il montre d'autre part « les prudentes réserves et rhonnélelé finale, > d'être « presque tous frottés <lo libertinage. > (Im Réforme, 15 décembre 1880.) N'est-ce point là forcer la note et se contredire un peu, pour vouloir trop bien déniclcr toutes les nuances dans des sentiments très compliqués assurément, mais qu'un dcna-

Marivaux et watteau. its

ment pur, Marivaux à Watteau : la comparaison est de toule justesse; ces deux aimables peintres se. complètent et s'expliquent mutuellement. Le sourire qui égayé la gracieuse et mutine physionomie des héroïnes de Walteau, voltige sur les lèvres de celles de Marivaux; chez les unes et les autres, Tabandon nonchalant des poses n'exclut pas la décence, le costume est galant sans impudeur; les soupirants, de leur côté, sont empressés avec réserve, tendres avec respect : VEmbarquement pour Cythère est comme l'apothéose du théâtre de Marivaux, mais quelles illustrations plus parfaites et plus appropriées trouverait-on pour celui-ci que V Accord parfait, les Entretiens amoureuXy \ Arlequin jaloux, la Promenade, etc? L'amour,

ture peut-être à force de raffiner? Lorsque les personnages de Marivaux font une allusion directe — ce qui est rare — au c6té physique de l'amour, cette allusion est toujours mesurée, discrète et relevée d'une bonne humeur qui la sauve. Ainsi, dans les Fausses Confidences , Dubois dit à son mettre, qu'îl veut marier avec Araminte : u H me semble que je vous vois déjà en déshabillé dans l'appartement de Madame. » (II, ii.) Et à lu fin, Arlequin, rappelant le portrait d'Araminte qui a précipité le dénouement : « Pardi ! fait-il à Dubois, nous nous soucions bien de ton tableau à présent : Toriginal que voilà nous en fournira bien d'autres copies. » (III, xii.) — M. Alphonse ' Daudet dit au contraire : « Les eomédies de Marivaux, si pudiques, si raffinées, se tenaient au-dessus de leur date ; elles détonnaient parmi le caprice environnant, le libertinage à la mode. » U voit même dans ce respect de la morale une des causes du reproche d'excessive finesse fait à noire auteur : c Le style de Marivaux, son observation subtile^ ses délicatesses de sentiment devaient paraître alambiqués à un siècle qui se prétendait arrivé au vrai des choses, et se vantait d'avoir supprimé en amour les exagérations, les grimaces et l'affectation. » (Journal officie/, 9 juillet 1877.) Voy. encore B. Lavollée, Marivaux inconnu, p. 3&, et, ci-après, troisième partie, ch. ii, ce que Marivaux disait lui-môme des amours de son temps.

D'autre part, M. Fr. Sarcey compare ainsi la manière dont Marivaux représente l'amour à celle qui prévaut aujourd'hui : « Plus nos mœurs iront se démocratisant, moins on goûtera ces analyses subtiles de passions aristocratiques. Je ne dis pas que ce n'est plus ainsi que nous aimons; ce n^est plus ainsi du moins que nous témoignons cet amour. Nous menons la passion plus vivement et nos amours ont quelque chose de plus brutal. Ceux mômes qui se piquent encore de délicatesse dans la peinture de l'amour se croient obligés de donner à leurs héros, sinon un cœur plus tendre, au moins des allures plus nerveuses, et ce que nous appelons aujourd'hui du tempérament. Les Fausses Confidences mettent en scène le même sujet que le Homan d'un jeune homme pauvre, et Octave Feuillet peut passer, à tout prendre, pour un Marivaux de notre temps. Voyez pourtant la différence d' Araminte, si égale, si paisible, même en ses accès les plus violents de tendresse et de dépit, et la maUres<c de Maxime, une jeune fille si fantasque, avec ses soubresauts bizarres de hauteur impérieuse, mêlés à des retours d'exaltation passionnée. L*une est née au milieu des élégances de ce charmant dix-huitième

ici comme là, semble transfiguré; il est pourtant vrai, d'une vérité idéale, plus vraie que la réalité ^

Marivaux a non seulement sa manière propre de concevoir Tamour, mais encore celle de le faire naître et de le terminer. La plupart des auteurs dramatiques le prennent déjà grand

siècle, si lumineux, si gai, où il faisait bon vivre, et où Ton s'arrangeait pour avoir le temps d'être heureux à son aise. L'autre est Ûlle de notre état social tourmenté, où les passions les plus vraies sont fouettées de surexcitations factices. » Et M. Sarcey ajoute cette remarque très juste que, dans la pièce de Marivaux, où il s'agit aussi du mariage d*un jeuue homme pauvre avec une riche héritière, le vilain mot d'argent est à peine prononcé, tandis que, dans le roman moderne, il rerient à chaque instant. {Le Temps^ 20 avril 1874.) Voyez encore, sur la manière dont Marivaux et M. Oct. Feuillet ont traité un même sentiment et un même sujet, ci-après, p. 197, n. 2.

1. Sur l'amour, tel que le peint Watteau, voy. l'élude déjà citée (p. 47, n 2) de MM. de Concourt, Watteau, dans VArt du dix-huitième siècle, notamment p. 8 à 11, et, p. 78, la description enthousiaste de rEni' barquement pour Cythère, o ce chef-d^oeuvre des chefs-d'œuvre français, selon MM. de Concourt, cette toile qui a sa place marquée avant cinquante ans sur l'un des murs du salon carré, n Déjà, en 1852, Théophile Gautier, devançant la réaction qui s'est faite en faveur de Watteau, appréciait sans exagération d'enthousiasme, cette toile aujourd'hui si vantée {tArt dramatique en France, t. VI, p. 316). — Pourquoi, chez Watteau, cette prédilection pour les costumes italiens, qui fait de son œuvre comme une illustration perpétuelle de Marivaux? D'abord, il imitait son maître Gillot, qui, avant lui, « s'était enfermé à représenter des sujets de' la Comédie-Italienne n (Comte de Gaylus, Vie de Watteau); de plus, il avait une véritable passion pour l'Opéra et la décoration théâtrale. Enfin, dit M. Charles Blanc, dans une page spirituelle, « la distribution d'une troupe de comédiens en jeunes-premiers amoureux, en ingénues, coquettes, soubrettes, duègnes et pères nobles, est peut-être la plus savante, la plus profonde des classifications de l'iiumanité, sans en excepter les catégories d'Aristote. Ages, caractères, passions, tout est là ; et, avec ces divers rôles, on recompose aisément et complètement le genre humain, de même que les vingt-quatre lettres de l'alphabet suffisent à exprimer toute la pensée de l'homme. Or, il y avait un pays où l'on avait complété par le costume cet alphabet dramatique : c'étaitritalie. Au Théâtre-Italien, le costume de chaque rôle était invariable, traditionnel : on avait Arlequin avec sa mosaïque. Pierrot avec sa fraise et ses longues manches, le docteur Pantalon avec sa grande robe noire... et chacun de ces types répondait à une des faces de l'humanité, rappelant la jeunesse avec son étourderie aux mille désirs, la niaiserie avec ses pensées tombantes, l'âge mûr avec sa tristesse... les passions habillées, enfin ! Watteau trouva sans doute charmant, philosophique et pittoresque, de laisser aux passions humaines, dans'ses tableaux, leurs costumes italiens, si bien trouvés, si expressifs, et de faire jouer à ses personnages, le plus gaiement du monde, la moins gaie des comédies peut-être, celle de la vie. » {Histoire des Peintres, école française, t. Il, Watteau, p. 6.) Voyez aussi l'ouvrage du même auteur, les Peintres des fêles galantes (Watteau, Lancret, Pater et Bouclier), où sont appréciés avec justesse ces maîtres charmants, longtemps dédaignés, mais qu'il ne faudrait pourtant pas surfaire.

et fort, à ce moment décisif où il s'agit pour lui d'obtenir ce qu'il désire ou de le perdre sans retour; chez eux, à peine l'action engagée, l'amour se déclare et s'affirme. Chez Marivaux au contraire, l'amour est un sentiment timide, qui se défend d'exister, qui se nie ou se dissimule, et dont ceux qui l'éprouvent ne conviennent souvent qu'à la dernière extrémité, au moment de s'épouser, c'est-à-dire à la fin de la pièce * . Autre différence que Marivaux a lui-même pris soin de marquer : € Chez mes confrères, di»ait-il, l'amour est en querelle avec^ tout ce qui l'environne, et finit par être heureux malgré les opposants ; chez moi, il n'est en querelle qu'avec lui seul, et finit par être heureux malgré lui. Il apprendra dans mes pièces à se défier encore plus des tours qu'il se joue que des piè- * ges qui lui sont tendus par des mains étrangères*. » En effet, il n'y a presque jamais, dans les comédies de Marivaux, de résistance extérieure qui traverse l'amour; les cœurs des amants sont d'accord dès le début, mais la résistance qu'un penchant mutuel trouve d'ordinaire dans autrui, il la trouve ici dans sa propre nature ; plusieurs comédies de Marivaux pourraient porter un titre renouvelé de Térence ; ce serait, non pas « le père, > mais € l'amant qui se tourmente lui-même. > Cet amour chicanier à ses dépens, comme dit Sainte-Beuve ^, Marivaux en

1. Voy. dans Touvrage de M. La voilée, Marivaux inconnu (p. 38), une page gracieuse, dans laqueUe est caractérisé cet amour discret et réservé : « Ce qu'il aime, dit-il, ce qu'il excelle à peindre, c*est Taurore, c'est l'aube de Famour, ce moment béni entre tous où le cœur se donne dans un serrement de main, dans un regard, dans un sourire ; ce temps si délicieux des demi-aveux, des tendres mystères, des douces réticences, des rigueurs soutenues, des hésitations tardives, des précautions inutiles, des stratagèmes amoureux. Rien de plus exquis que cette heure fugitive, où murmure doucement, au fond de l'âme, le souffle de la passion naissante qui, bientôt, la remplira, Tembrasera tout entière. Ce premier éveil de la tendresse a le charme incomparable de tout ce qui commence, de tout ce qui natt, de tout ce qui est encore incertain, jeune et pur.... £n toutes choses, les vrais artistes, les vrais poètes aiment ces demi-leintes mystérieuses, ces nuances délicates, ces voiles transparents dont s'enveloppent la vie, la pensée, la lumière : ils se plaisent et se plairont toujours à les reproduire d'une touche légère, à rendre et à faire partager la douce et sainte émotion qu'ils en ressentent.... » C'est charmant; mais l'amour que représente ici M. La voilée n'est-il pas bien naïf et bien épuré pour Marivaux? Ce serait plutôt, à notre avis, celui de Paul et Virginie,

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