D'Alembeit, p. 611, n
2. Ui Jeu de C Amour et da Hasard, — Voy. ci-après, p. 1, n. 241.
3. /.'? Legs. — Alfred de Musset s'est amusé à refaire le legs dans un petit proverbe, l'Ane et le Ruisseau, public dans ses Œuvres poslhwnes. D'ordinaire il se contente, comme dans // tie faut jurer de rien (voy. ciaprès, p. i n. 199), de prendre à Marivaux une idée et une situation, et la
ces de méfiance, se couvrir d'un faux air de protection bienfaisante, et, refusant de croire à la sincérité du sentiment qu'il fait naître, ne se rendre à l'évidence <iu*après une épreuve où l*héroîne évite, à force de droiture et ^^^^anchise, le piège qui lui est tendu ^ C'est dans la Double Incanitïmce surtout que\ se laisse le mieux étudier et saisir le manège dè^ amoureux \ de Marivaux; tous les ressorts de cette mécanique subtile y I jouent en même temps. Le dénouement est des plus originaux, i comme résultat d'une stratégie si savante: pour une fois l'obslacle à la réunion des amants venait du dehors ; ils étaient séparés par la volonté d'un prince. Ils se juraient donc, gémissant chacun de son côté, une fidélité inébranlable ; mais, à peine sont-ils réunis, ils s'aperçoivent qu'ils ne s'aiment plus : leur passion, vive et sincère au début, a graduellement cédé la place à une passion nouvelle, non moins sincère et non moins vive.
Cette manière de présenter Tamour ne va pas, il faut le re^ connaître, sans quelque invraisemblance. Obligé de le conduire,! dans l'espace d'un acte ou de trois, depuis la naissance « jusqu'à la mort, ou du moins jusqu'au mariage, Marivaux se condamne à une rapidité d'exposition que l'on trouve excessive : dans la réalité, dit-on, les choses ne se'passent pas ainsi. CelâTest vrai, mais le temps trop court dont il dispose, Marivaux l'emploie si bien, qu'il sauve presque la vraisemblance. Il condense en quelques heures ce qui demanderait des mois
transforme si bien qa'il la fait sienne. Dans VAne et le Ruisseau, au contraire, la donnée du Legs est suivie de si près que le proverbe de Musset n*est plus qu'un décalque de la comédie de îf arivaui ; c'est la même partie carrée, d'un côté entre la comtesse et le marquis, Hortense et le chevalier, de l'autre entre Valbrun et la comtesse, Pré vannes et Marguerite ; que l'on compare, par exemple, pour les deux premiers couples, les scènes x et xix du Legs, et les scènes v et vu de tAne et le Ruisseau, Or, il faut le reconnattre, dans ce développement d'une même situation et d'un même sentiment, Musset reste au-dessous de Marivaux ; il effleure à peine ce que son devancier avait fouillé avec un art exquis ; quelques détails spirituels et quelques mois heureux ne sauvent pas l'insuffisance générale de sa pièce. Le seul avantage de celle-ci, c'est qu'on n'y retrouve pas la question d'argent assez déplaisante, autour de laquelle tourne Taclion du Legs, Prévannes et Marguerite sont plus intéressant qu'Hortense et le chevalier, mais combien pâle est la comtesse de Musset, et qu^est devenu ce groupe si amusant de Lépine et de Lisette (voy. ci-après, p. 230 et 23â). 1. L'Épreuve.
180 L'ÂUT£UH DRAMATIQUE.
et des années, mais il rapproche les transitions avec un art si adroit, que le spectateur se prête de bonne grâce à l'illusion . La vérité particulière de la scène, qui n'est point celle de la vie ordinaire, n'en demande pas davantage. C'est une question depuis longtemps agitée, et discutée de nos jours encore par la critique théâtrale S que de savoir jusqu'à quel point le théâtre peut et doit être l'image de la vie réelle, quelle part de convention il y faut admettre, quelle place on y doit donner à la stricte vérité. On admet généralement, que, sans la convention, sans un ensemble de conventions, le théâtre cesse d'exister. Il n'est pas en effet de chef-d'œuvre dramatique où l'on ne puisse découvrir quelque invraisemblance; aucun n'est cette copie servile de la réalité, dont certaine école voudrait faire ridéal du théâtre et le but suprême de l'art. Cela est vrai suilout du théâtre ancien, qui laissait à la fantaisie une place si large, et aussi du théâtre moderne et du théâtre contemporain, malgré leurs scrupules plus grands d'exactitude. Mais, de toutes les conventions, il en est une dont le théâtre classique français ne pouvait se passer, qu'il se contentait de dissimuler de son mieux, en enlevant au spectateur, à force de l'intéresser, la liberté de réfléchir sur l'invraisemblance qu'on lui présentait comme vraie : c'est la concentration, dans l'espace de vingt-quatre heures, d'une série de faits que la vie réelle déve loppe à travers un temps beaucoup plus long. De nos jours, le théâtre a brisé cette entrave, et la révolution romantique lui a donné la liberté du temps et de Tespace. Mais le dix-septième et le dix-huitième siècle ne prévoyaient même pas que cetjc liberté put exister un jour. Voltaire comme Racine, Mai'ivaux | comme Molière, se soumettent à la loi des vingt-quatre heures, \ et il ne faut jamais, en les lisant, perdre de vue la nécessité où i ils étaient de finir dans un espace de temps très borné. Alors tombe de lui-même le reproche si souvent adressé à Marivaux, de dérouler en quelques scènes une série de sentiments que le cœur met d'ordinaire des mois à éprouver. C'était une convention permise du théâtre de son temps; le théâtre contemporam en a d'autres, que nous acceptons ; ne soyons pas plus sévères pour celles d'autrefois que pour celles d'aujourd'hui.
1. Voy. à ce sujet, la série de chroniques théâtrales de M. Fr. Sarcey, dans le Temps, d*octobre 1880 à mai 1881.