L'AMOUR ET L'AMOUR-PROPRE
Plusieurs sentiments aident et provoquent, dans le théâtre de Marivaux, les diverses phases de l'amour ; Tamour-proprej
est celui qui le fait naître, le dirige et le termine le plus sou- V vent^ S'il est très exagéré de dire que Marivaux « n'a vu dans l'amour que ce qu'il y entre d'amour-propre', > du moins faut-, il reconnaître que l'amour-propre n'est jamnis tout à fait ab-\ sent dans l'amour tel que Marivaux le représente ; parfois c'est l lui qui mène tout. Deux jeunes désabusés, une veuve rendue méfiante par l'expérience, un sceptique suffisant, qui croit assez connaître les femmes pour avoir le droit de les mépriser, marquent un égal éloignement pour le mariage. Les voilà bien d'accord, ce semble, pour ne pas s'aimer : au contraire, chacun d'eux croit être une exception dans son propre sexe et mériter une place à part. Leur amour-propre est engagé dans une petite guerre, d'où natt l'amour et que l'amour termine^. Une jeune femme croit faire preuve d'une sincérité méritoire en disant au prochain tout ce qu'elle pense de lui, surtout lorsque la vérité, qu'elle croit aimer d'un amour désintéressé, doit faire briller son esprit agressif et mordant. Elle rencontre un homme d'une sincérité au moins égale à la sienne; ils s'aiment donc, par communauté de goûts et d'humeur^ ou plutôt ils croient s'aimer, car, dès que leur sincérité s'exerce à leurs
1. Dans une Notice sur Marivaux (Répertoire du Théâtre-Français^ t. XWH, p. 7 et suiv.), où ne manquent pas les aperçus ingénieux, si les erreurs de faits y abondent, Petitot voit, dans cette étude de l'amour -propre en amour, la principale originalité de notre auteur : « Lorsque Marivaux parut dans la littérature, les romans et le théâtre déifiaient celte passion ; ce n'était que grands sentiments, que respects mêlés de tendres plaintes; la constance paraissait étemelle, le désir croissait même sans espérance, et tous les auteurs allaient répétant les maximes du code de la vieille galanterie. Racine, il est vrai, s*était ouvert une carrière nouvelle en peignant l'amour tel qu'il existe dans les cœurs vraiment passionnés; Molière avait trouvé des effets comiques dans l'expression naturelle de ce sentiment : Marivaux voulut le montrer excité seulement par t^ i*^"»* df> p'"*'"* '^ ^^ ^^^ possible de mieux démêler ce qu'il emprunte de la coquetterie, ce que la résistance ajoute à sa vivacité, ce que l'amour-propre en mouvement met sur son compte, et quelquefois aussi ce que la sensibilité surprise aime à mettre sur le compte de Tamour-propre : dans ce genre, les nuances sont infinies, et Marivaux les distingua paifaitement. Jamais pénétration ne fut plus active, jamais on n'observa avec plus de finesse. » Sur le style qui résulte de ce genre d'observations, voy. ci-après, quatrième partie, chap. v.
2. La Harpe, le Lycée, dix-huitième siècle, chap. v, sect. v.