‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 112 sur 445 · Journal, t. II, p · texte numérisé non relu

Journal, t. II, p

3. H. Fr. Sarcey définit très heureusement ce genre tout particulier d'action propre à Marivaux : « La distance entre le point de départ et le point d'arrivée est très faible; maid Marivaux nous y pousse par un progrès continu. Chaque scène est un pas en avant. Marivaux possède celle grande qualité sans laquelle il n'est point d'auteur dramatique : il a le mouvement, non le mouvement endiablé d'un Beaumarchais, qui a toujours l'air de courir, même alors qu'il piétine sous lui, mais un mouvement doux et lenl,

presque insensible, comme celui d'un bateau sur une rivière tranquille

Il va au but marqué, lentement, mais par la droite ligne. Ce but, il le montre d'avance, et il le montre presque à la portée de la main. Mais il sait que le chemin de l'amour est semé d'une foule de petits obstacles, chicanes de la vanité, du préjugé, de la timidité, que sais-je? par-dessus lesquels il faut sauter, hop ! hop! et la pièce reprend, jusqu'à la prochaine barrière, son

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«es procédés habituels de travestissement, d'arrivée imprévue, le lettre apportée, ces moyens scéniques, employés par d autres comme une source abondante de comique, et variés à Tin- . Uni, sont, chez Marivaux, d'une simglicité élémentaire. On voit qu'il n'y attache pas d'importance; il s'en sert comme de moyens utiles, les employant dès qu'il en a besoin, sans préparation, sans essayer de les rendre vraisemblables. Ainsi, dans VÉcole des Mères, M. Damis, barbon d'un âge respectable, a besoin de surprendre un secret ; il s'affuble d'un domino et d'un masque, et son propre fils s'empresse, comme il est nécessaire, de le prendre pour une ingénue *. Dans la Mère confia dente, M*"' Argante veut se donner pour la tante de sa fille, et

allure bénigne. » {Le Temps, à avril 1881.) — Grâce à cette marche de l'action, rapide sans précipitation, mesurée sans lenteur, à celte simplicité de l'inlri^e, Marivaux excelle dans cet art très rare et très difficile de poser une scène, comme on dit au théâtre^ art qu'Alfred de Musset déflnissait heureusement, de la manière suivante, dans son discours de réception à TAcadémie française : c Poser une scène, c'est.... saisir l'à-propos, l'occasion, le moment précis, où, l'intérêt et la curiosité ayant été graduellement excités jusqu'à un certain point^ l'action peut s'arrêter, et la passion, le sentiment pur, peuvent se montrer et se développer. > — «Ces sortes de scènes, «goutet-il, où la pensée de l'auteur quitte pour ainsi dire son sujet, sûre de le retrouver tout à l'heure, et se jette hors de l'intrigue et de la pièce même dans l'élément purement humain ; ces sortes de scènes sont extrêmement difficiles ; c'est la part de la poésie. Car, de même que nous avons nombre d'ouvrages au théâtre où le trop grand développement des sentimeuts et des caractères ctouiTe l'action, si bien que les personnages semblent des statues qui révent dans le vide, de même nous voyons d'autres pièces dans lesquelles les événements, ou, pour mieux dire, les accidents se multiplient de telle sorte, qu'il ne reste plus la moindre place ni pour le cœur, ni pour l'esprit, ni presque pour l'intelligence ; et alors au lieu de statues qui avaient du moins quelque beauté dans leur calme, nous voyons le théâlre sans cesse traversé par des marionnettes essoufllées qui ont à peine le temps de dire qui elles sont, ce qu'elles veulent, d'où elles viennent et où elles vont. »

Ces dernières lignes seraient parfois applicables à Beaumarchais, par exemple, qui a si bien le don du mouvement^ qu'on pouvait dire de lui tout à l'heure que, même lorsqu'il piétine sur place, il a l'air d'avancer; lorsqu'il veut poser \û scène, lui auséi, il ne le fait pas toujours adroitement. Ainsi, dans le grand monologue du cinquième acte du Mariage de Figaro (scène m), où l'action, si vivement engagée, s'arrête net, et où, malgré beaucoup d'esprit, Figaro se dresse à lui-même un piédestal toute fait hors de proportion avec ses mérites (voy. ci-après, p. 229). Combien plus adroit est Marivaux ! Comparez la scène xiii, acte II des Fausses Confidences, la scène viii, acte 111 dû Jeu de V Amour et du Hasard; c'est là, comme dit Musset, c la part de la poé»ie, » mais cette poésie tient au sujet même, elle s'en dégage naturellement, et le spectateur accepte avec reconnaissance, comme une halte délicieuse, ce ralentissement de l'action.

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