‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 115 sur 445 · L'ACTION ET LES CARACTÈRES · texte numérisé non relu

L'ACTION ET LES CARACTÈRES

au plus large sens du mot, et tous les hommes peuvent s'y plaire, les uns en lettrés qui analysent leur plaisir, les autres qui senlentsans rafSnerleur sensation, et qui se laissent, comme dit Molière, prendre aux entrailles, sans se demander pourquoi. Marivaux n'est pas de ces génies accessibles à tous, une^ élite seule peut le comprendre ; c'est là son charme, c'est aussi J son infériorité*.

Cette simplicité d'action, celte discrétion mfiinée dans la peinture des caractères, ont valu <^ Marivaux deux reproches qu*il

moins capables de bien jouer le Marivaux : les pièces modernes à succès accaparent r affiche et s'y éternisent : « En immobilisant les spectacles, dit M. Fournier, ces succès sans intermittences empêchent la diversité du répertoire, qui est pour tout artiste la seule école, la seule véritable source des éludes utiles, des épreuves sérieuses, et, ce qui importerait surtout, de la perpétuité des traditions. » Il ajoute : « Autrefois, c'était le bon temps, petites recettes, mais bon travail. Aujourd'hui, receites énormes, travail presque nul. » (La Patrie, 15 mai 1876.) C'est là, on le sait, une des thèses favorites de M. Fr. Sarcey; lui aussi trouve que le répertoire souffre des succès trop prolongés et trop fructueux des pièces contemporaines. Sans doute ; mais peut-on dire que le v bon temps » soit celui où nos chefsd*œuvre, interprétés par des troupes admirables, se jouaient devant des salles à peu près vides, avec des recettes dérisoires? Ne regrettons pas la prospérité actuelle de la Comédie-Française ; certes, il est légitime de soutenir que rancien répertoire peut et doit avoir sur l'afliche une place plus larj^e. Mais, il faut bien accepter en partie une situation^ qui, à tout prendre, est autant le fait du public et de ses préférences que des goûts particuliers de ceux qui dirigent en ce moment la Comédie.

1 . Nous ne saurions cependant accepter à ce sujet la théorie de Suard, qui, rangeant les comiques en deux classes, et caractérisant leur manière, fait tort aux uns et aux autres : « Une erreur familière à la plupart de ceux qui ont fait des comédies, depuis Molière, Regnard, Dufresny, etc., a été de croire, comme Marivaux, qu'on pouvait produire de l'effet au théâtre avec de la finesse d'observation, de l'aptitude à saisir et à peindre des ridicules à peine marqués, les nuances du caractère, les ressorts des petites passions. Ce ne sont point des traits fins, des nuances délicates qui composent le véritable comique ; ce sont les couleurs fortes, les traits saillants, ce que les peintres appellent la charge de la figure ; le bouffon eu est la caricature. C'est dans la charge que se trouve presque toujours la ressemblance du portrait; cette ressemblance diminue à mesure que les détails se multiplient, et un travail trop recherché finit quelquefois par la détruire tout à fait » (Mélanges de littérature, fragment sur le théâtre, t. V, p. 360.) 11 y a deux sortes de comiques, ceux qui peignent à grands traits les types généraux de l'humanilc, et ceux qui décrivent minutieusement des êtres d'exception, produit d'un état passager des mœurs. Mais, si les hommes de génie, Aristophane, Plante, Molière se trouvent plutôt parmi les premiers et si leurs tableaux plaisent davantage au gros des spectateurs, il ne s'ensuit nullement que les seconds, Ménandre, Térence, Marivaux ne puissent intéresser eux aussi. 11 suffit qu'ils ne tombent pas dans la minutie de l'observation et l'excès de l'analyse ; or, Marivaux n'est minutieux que par exception ; il peint, non pas « des nuances

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importe d'examiner de près. La plupart de ses pièces, dit-on, re- ^ posent sur un malentendu trop difficile à dissiper; il n'y aurait qu'à s'y prendre d'une certaine façon pour dénouer ce fil léger qu'il dévide et emmêle de cent manières, et qui se romprait à chaque instant sans des prodiges d'adresse. Dans le Legs^ par exemple, un mot, qui est à chaque instant sur les lèvres du marquis, terminerait tout s'il était prononcé, et, malgré le charme de la pièce, on le trouve un peu long à venir; plusieurs fois on s'écrierait volontiers avec la comtesse : u Qu'on me dise en vertu de quoi cet homme-là s'est mis dans la tète que je ne l'aime point M » Le spectateur en effet commence à ne pins le savoir lui-même, et cependant il faudrait, en vertu (lu principe posé par Marivaux ', que le spectateur du moins comprit sans effort. Ailleurs, dans les Serments indiscrets^ la pièce est finie avec le troisième acte ; Marivaux cependant trouve moyen de prolonger durant deux actes encore un malentendu dont il a tiré tout ce qu'il contenait ; ici le fil dont nous parlions tout à l'heure est décidément rompu, et l'auteur le rattache maladroitement. Dans plusieurs autres pièces ce parti-pris est moins visible; on le découvre toutefois : un mot ambigu saisi au vol, un brusque dépit, une réflexion innocente mal interprétée, autant de prétextes pour repartir sur nouveaux frais. Il y a trop de petits détails expliqués, interprétés, tour^ mentes, c'est du « tatillonnage^ > fatigant et l'on trouve juste cette réflexion maligne que Marivaux inspirait à une femme

(le caractères, » mais les mœars et les hommes d'une certaine époque. De plus, est-il juste de dire que le véritable comique corniste dans « ce que les peinlres appellent la charge de la figure ? > Pour les peintres, le mot charge suppose toujours quelque chose de forcé, d'exagéré, de grotesque. Si, en effet, Aristophane et Piaule « chargent » souvent, Molière ne le fait que par intervalles^ dans la farce à l'italienne, et ce n'est point par là qu^il est grand. Le plus souvent, si on lui tient compte de l'optique particulière de la scène, du grossissement nécessaire au théâtre, il observe la proportion et reste dans la vérité. Nous avons même entendu un critique dramatique de nos jours, M. Auguste Yitu, soutenir, avec une remarquable solidité d'argumentation, que Molière, dans ses vraies comédies, n'exagère en rien, ni la peinture des vices dans leurs traits essentiels et permanents, ni le langage et les manières propres à son temps, que Tartufe, Alceste, Harpagon sont strictement vrais.

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