Sainte-Beuve, Causert'es du Lundi, t. IX, p
L'ACTiOiN £T LES GÂRAGTÊKES. 189
très spirituelle : « C'est un homme qui se fatigue et qui me fatigue moi-même, en me faisant faire cent lieues avec lui sur une feuille de parqueta >
On ne saurait nier que Marivaux ne mérite souvent ce reproche ; toutefois, dans la société qu'il étudiait, dans les conversations dont il était Técho 6dèle, les choses ne se passaientelles pas le plus souvent comme il le représente? L'échange des sentiments les plus naturels n'était-il pas un tissu de réticences, de sous-entendus, de petites finesses prolongées à dessein? Si on lui accorde cette prétention, à laquelle il tenait tant, d'être le peintre fidèle de la vie réelle et d'écrire comme] on parlait, on lui rendra cette justice qu'il réalise merveilleu-^ sèment l'idéal qu'il se proposait. Ses personnages n'ont qu'un défaut : pour reprendre un mot de Villemain, ils font comme tous les types expressifs, ils exap;èrent parfois la natuLe.
C'est bien, en effet, la conversation des salons du dix-huitième siècle que Marivaux a fixée pour nous, avec tout le charmant manège de leurs amoureux sémillants et poudrés. Que dis-je? 11 est plus de son siècle que ses contemporains eux-mêmes. 11
1. Rapporté par d'Alembert, p. 587. Ajoutons avec lui : a Mais il faut observer que si l'auleur fait tant de chemin dans ce petit espace, ce n'e^t pas précisément en repassant par la mènne roule^ c*est en traçant des lignes très proches les unes des autres, et cependant très distinctes pour qui sait les démêler. > — Voltaire diifalt aussi : « C'est un homme qui sait tous les sentiers du cœur humain, mais qui n*en connaît pas la grande route. » — c Ce joli mot, répond finement M. Arsène Houssaye (Galerie du dix- huitième siècle^ édit. Denlu, t. I, p. 317), ce joli mot est un éloge de beaucoup de prix. Ne passe pas qui veut par les sentiers dans ce pays perdu, où la souveraine raison elle-même ne peut aller en droite ligne. » — Enfin le président Hénault : c C'était l'anatomiste du cœur : il se plaisait peut-être trop aux détails, mais il n'ennuyait pas; il aurait pro ivé la divisibilité de l'âme à l'infini. » {Mémoires, p. âll.)
Dans une lettre inédite de M. Jules Clareiie (février 1882) au sujet de Marivaux, il reprenait à sa manière, et d'une façon bien pittoresque, ce reproche souvent exprimé. On nous saura gré de citer cette spiiituelle appréciation : c lime rappelle ces propriétaires qui ne vous font grâce d'aucun sentier dans leur jardinet, d'aucune fleurette. La promenade est si longue, et le labyrinthe est si contourné, qu'on a hâte de rentrer au logis, aperçu à travers les arbres, par le plus court chemin, la ligne droite. Mais croyez que je ne méconnais point les mérites de ce guide aux explications un peu compliquées et de ce botaniste qui argumente sur chaque pétale. C'est un juli jardin, bien cultivé, que le sien, et d'oii l'on aperçoit, comme Ta dit Paul do Saint-Victor, les profondeurs de la forêt de Shakespeare. > On ne saurait mieux dire, mais, nous le verrons, il y a toute une partie du théâtre de Marivaux qui échappe à la comparaison.
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raffine la subtibililc des amants, il renchérit sur leurs habitudes de discrétion et de réserve, car il voit plus avant dans leur jeu qu'ils n'y voyaient eux-mêmes ; il démêle, mieux qu'ils n'auraient pu faire, ce monde « ondoyant et divers > de pensées et de sentiments qui tourbillonne dans leur tète et dans leur cœur ; il ajoute aux grâces mutines des soubrettes, à refli^onterie spirituelle des valets ; il saisit ce qui échappe à ces amateurs d'analyse à outrance^ et, comme il aime philosopher et se rendre compte de tout, il complète ce que l'observation lui apprend et la rend ainsi plus profonde et plus juste^ Ainsi est né ce monde charmant du théâtre de Marivaux, théâtre à demi vrai, à demi conventionnel, création exquise qui épure et iranstigure les mœurs, les passions, le langage d'un monde moins aimable dans l'histoire que dans les tableaux de son peintre le plus épris de son modèle, et, par suite, le plus indulgent.
On fiiit un autre reproche à Mafivaux : toutes ses comédies se ressemblent, dit-on, c au point qu'on peut à peine distinguer Tune de Tautre'; » elles ne font que retourner, avec quelques variantes de détail, une situation unique ; toutes pourraient s'appeler la Surprise de rAmour^yei non pas ces deuxlà seulement qui portent le même titre ; ne voyons-nous pas, dans toutes, les transformations prévues d'un même sentiment, ou le passage insensible d'un sentiment à un autre? L'observation est juste, jusqu'à un certain point ; cependant, Marivaux refusait absolument d'y souscrire; il soutenait mémo « qu'unauteur ne saurait mettre plus de diversité dans ses sujets qu'il n'en avait mis dans les siens. > Et il ajoutait: « Dans mes
i. A vrai dire, cependant, cette habileté dans la découverte des petits secrets, cette habitude de voir l'invisible et de saisir l'insaisissable, donnent parfois à l'observation de Marivaux quelque chose de mesquin et d'étroit, de féminin j que M. Yitet déHnit d'un mot très heureux dans sa malignilé : en ce cas, dit- il, « sa psychologie est du commérage^ appliqué non à tel individu, mais à la nature humaine. » {Hiatoire de la littérature française tfu dix-huitième sièclcj t. I, p. 255.)
2. De Barante, De la littérature française pendant le dix-huitième siècle^ p. 93. On disait déjà du temps de notre auteur que « si les comédiens ne jouaient que des ouvrages de Marivaux, ils auraient l'air de ne l>oint changer de pièces, n (D'Alembert, p. 583.)
3. Le premier, croyons-nous, qui ait formulé cette critique, bien souvent répétée^ est le marquis d'Argens, îiéflexions historiques et critiques sur le