LES AMOUREUX
ils ont tous quelque chose d'affecté et de maniéré ; leiu* éternel sourire agace; on voudrait entendre quelquefois de vrais soupirs sortir de leurs lèvres; on voudrait les voir tristes d'une vraie tristesse ; on leur voudrait en un mot plus de naturel, de franchise et d'abandon.
Tel est, à divers degrés^ le défaut essentiel des types d'amoureux crées par Marivaux. Chez quelques-uns, il est à peine sensible; on le devine plus qu'on ne le voit; chez d'autres, copies trop vraies des jeunes seigneurs alors à la mode, il s'étale et gâte tout le personnage : Lucidor, de PÉpreuve, nous irrite par sa longue méfiance ; le petit-mattre Rosimond, par ses airs évaporés et cette manie de persiflage que le dénouement de l'intrigue où il est jeté et où il joue un assez sot personnage, ne corrigera pas pour longtemps ^; le Prince, de la
Perro del Hortelaoo) : « U s'agit dans la pièce de Lope d'une grande dame qui devient amoarense de son secrétaire et qui lutte contre cet amour. Elle ne veut pas l'aimer, mais elle ne veut pas non plus qu'il en aime d'autrea. Celte comédie est pleine de subtiles conversations d'amour ; elle est faite avec beaucoup de finesse, d'esprit, de délicatesse de cœur. Marivaux semble en avoir détourné à son profit les principales situations avec une rare adresse ; il est presque impossible de ne pas les reconnaître dans les Fausses Confia dences, » (Histoire du théâtre- français , t. I, p. 335.) Cette ressemblance ne serait-elle pas fortuite? il est peu probable que Blarivaux connût l'espagnol, Lope de Vega ne fut traduit en notre langue qu'en 1822, par La Beaumelle, le fils.
1. Le Petit-Maitre corrigé. — A vrai dire, c'est moins la foute de Marivaux que de son sujet et de son héros : il voulait peindre, dans la vérité de leur langage et de leurs manières, les jeunes fats qui jouent les roués, les naïfii qui affectent des airs de scélératesse ; et il y a parfaitement réussi. Sa pièce, représentée en 1734, est, à ce point de vue, un excellent tableau de mœurs. Pour l'intrigue, elle a servi de modèle (ce que l'on n'a pas remarqué) à l'un des chefs-d'œuvre de la comédie du dix-huitième siècle, le Méchant de Gresset (17A7). Dans les deux pièces, en effet, U s'agit d'un petit-mattre, qui, fiancé à une charmante jeune fille, croit indigne de lui, non pas d'être amoureux, mais de le paraître, et de l'avouer, et qui, vaincu peu à peu par la droiture simple et franche de celle qu'on lui destine, abjure sa fatuité ridicule. Si nous avions assez de place pour établir une comparaison de détail entre les deux pièces, il serait facile de montrer clairement l'imitation de Gresset : certaines scènes de sa pièce sont calquées sur celle de Marivaux; es situations sont les mêmes ; nous nous contenterons d*en indiquer une : la scène vn de l'acte III du Méchant, où Valère exaspère l'oncle Géronte, suit, pour ainsi dire, pas à pas la scène iii de l'acte I du Petit-Maître corrigé. Certains rôles de Blarivaux ne font que changer de nom et de sexe pour passer dans celle de Gresset, ainsi Lisette du Petit'Maltre qai devient Àristedu Méchant; quant au valet de Gléon, il n'a pas même pris la peine de changer de nom : il s'appelle Frontin, comme lorsqu'il était au ser-
Dispute, par l'impertinente proression de foi qu'il expose à Hermiane et qui sert de point de départ à toute une pièce, vide et fade, semblable à un chapitre dialogué du Cyrus ou de Clélie ; Lélio, de la Fausse Suivante^ par son aflectation de cynisme calculateur et de rouerie, punis à la fin de la pièce, mais après nous avoir trop longtemps fatigués. Marivaux porte en eux la peine la peine d'avoir été trop bon observateur et peintre trop fidèle des mœurs de son temps. D'autant plus qu'à ces défauts, dont il n'était pas responsable, il ajoute assez souvent les siens propres : un caractère difficile et pointilleux, un goût excessif de la finesse et de la quintessence, une subtilité sophistique de sentiment et de pensée, que le
vice de Rosimond . On trouve chez Gresset jusqu'à des imitations de mots. Ainsi le (àmeux vers du Méchant (III, ix) :
Elle aTtit de beaux yeux pour des yeux de province,
ne se trouve-tr-il pas en germe dans ce propos de Rosimond : « Ce visage-là pourrait devenir quelque chose s'il appartenait à une femme du monde, et notre provinciale n'en fait rien? » (II, iv.) Le langage de Valère est souvent calqué sur celui de Rosimond : même jargon^ même affectation de bel air, de scepticisme et de rouerie, etc. Les contemporains de Gresset, qui, blessés au vif, crièrent si fort contre le Méchant et qui Taccusèrent d'être copié sur le Tartufe de Molière, le Flatteur de J. B. Rousseau, le Médisant de Destouchet, etc., ne mirent pas Marivaux au nombre des auteurs pillés : ils ne Taimaient pas plus que Gresset. Quant aux critiques modernes, la pièce de Marivaux était inconnue à la plupart d'entre eux. Hâtons-nous de dire que, dans ce parallèle, nous ne songeons nullement à déprécier la comédie de Gresset. L'intérêt du Méchant n'est pas dans l'intrigue, lAche et mal conduite, mais dans le style, vif et net, élégant et facile, vigoureux et franc, un des plus parfaits qui aient jamais été parlés sur la scène française. Cette disproportion singulière entre la forme et le fond nous est expliquée par un contemporain : « Suard, qui a connu Gresset, raconte que sa comédie n^est que la réunion de diverses pièces de vers et satires détachées mises en général dans la bouche de Gléon, et qui ont été réunies les unes aux antres et tant bien que mal dans une intrigue forcément décousue. » (G. d'Heilly^ Avant-Propos de son édition du Méchant, 187A, p. VI.) Ceci vient à l'appui de l'appréciation de M. F. Sarcey citée plus haut, p. 158, n. 2.
Notre théâtre offre encore une autre pièce qui peut être comparée au Petit-Maitre coi^igé et qui en procède, // ne faut jurer de rien y d'Alfred de Musset (voy. ci-après, Gondusion, II). Dans la comédie de Musset, nous trouvons aussi un jeune fat, Valentin^ qui refuse de se marier, et qui, mis en présence de celle qu'on lui destine, est vaincu par la droiture, la candeur et le charme de la jeune fille : la scène i de l'acte H et la scène iv de l'acte III d'// ne faut jurer de rien traitent la même situation que la scène xu de