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LES AMOUREUSES; IMPORTANCE DE LEURS ROLES

Style rend plus sensibles encore et plus désagréables, au lieu de les atténuer.

Touterois, sympathiques ou déplaisantes, les rôles d'hommes dans Marivaux ne sont jamais qu'accessoires et ne jouent qu'au second plan; le premier appartient aux femmes. Ici encore Marivaux se sépare nettement de ses devanciers. Chez Regnard, même chez Molière, la femme retenait au théâtre quelque chose de son infériorité sociale. Célimène, la grande coquette, EImire, Thonnêle femme d'une si haute raison, laimable et douce Henriette nous intéressent et nous attachent, mais Alceste, Tartufe, Clitandre, Vadius et Trissotin eux-mêmes les relèguent en arrière ^ Les femmes sont au contraire l'objet de la

raete I et les scènes v et x de Tacte HI du PetiUUaitre corrigé; c'est la même progression de sentimeuts, et le même revirement. Mais la ressemblance t'arrête là : tout est original et personnel dans la pièce de Musset, pur chefd'œuvre de comique, de sentiment et de poésie, très supérieur à l'aimable et spirituelle esquisse de Marivaux. U n'y a dans celle-ci rien qui puisse être comparé, même de très loin, à la première scène entre Valentin et l'oncle Van Buck, si amusant avec son mélange de bonhomie et de solennité pnidhomesque, et à la dernière entre Valentin et Cécile '. le poète des Nuits pouvait seul imaginer ce duo d'amour, si chaste et si passionné, la nuit, au milieu des bois. Les caractères de Marivaux sont aussi bien inférieurs à ceux de Musset; Valentin, malgré ses affections de rouerie, est aussi spirituel, amusant et sympathique en somme, que Rosimond est sot et déplaisant ; la marquise et Dorimène sont de pâles esquisses auprès de la comtesse et surtout de l'abbé, de Musset. Il n'y a qu'Hortense, qui, très différente de Cécile, soutient cependant la comparaison sans trop de désavantage, et Marton, type de soubrette fort original, ne foit pas mauvaise figure à celé de l'oncle Van Buclu

1. Cependant, qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée; loin de nous de laisser entendre que l'art souverain de Molière ait faibli dans la peinture des caractères de femmes : il y a chez lui une riche galerie de figures féminines, presque toutes sympathiques, et où ne manquent ni la jeune fille, ni l'épouse, ni la mère, ni la bourgeoise, ni la grande dame. U a même des types d'une originalité singulière, compliqués et profondément humains, de ceux qu'aime le théâtre ou le roman moderne : telle Elvire, de Don Juan, qui, séduite, abandonnée, lâchement trahie, et cependant ne pouvant guérir de son amour, revient à son bourreau, comme attirée par un aimant invincible, et s'efforce de sauver celui qui Ta perdue. Mais, quels que soient la vérité et le relief de ces types, Us ne viennent qu'après les rôles d'hommes et ne servent pour ainsi dire qu'à les compléter; ainsi, dans, le Misanthrope^ où Célimène, ce portrait saisissant de la coquette, tient tant de place, n'est-ce pas Âlceste qui nous occupe, même quand Célimène est en scène, et n'est-ce pas â lui que se rattache toute l'action? Voy., sur les Femmes dans Molière j une spirituelle conférence de M. Adorer, dans la Revue des cours littéraires du 25 mars 1865, et J. Jeannel, la

prédileclion de Marivaux ^ Notre auteur lait pour elles dans la comédie ce que Racine avait déjà fait dans la tragédie : il leur donne la première place. En ceci, la littérature française offre une ressemblance frappante avec la littérature grecque: Racine et Marivaux, en effet, accomplissent dans la tragédie et la comédie de leur temps la transformation que le théâtre grec avait subie entre les mains d*Euripide et de Ménandre. De celte hauteur idéale, de ce monde héroïque et divin où Eschyle et Sophocle avaient établi la tragédie, Euripide la fit descendre en pleine réalité; avec lui, les fables mythologiques, les anciennes légendes nationales ne furent plus que des cadres librement employés, dans lesquels le poète, non plus croyant respectueux, mais observateur sceptique, disposa les tableaux des mœurs de son temps. Avec lui se dissipèrent la sombre horreur du drame d'Eschyle, répouvante que la fatalité faisait planer sur la scène; l'homme fut moins le jouet des dieux que celui de ses passions. Or, quelle passion plus puissante et plus universelle que l'amour? Il devint donc la passion dominante au tbéâti^e, et, par suite, les femmes prirent et gardèrent le premier rôle, que les anciens tragiques ne leur avaient jamais donné. Même évolution dans le théâtre français. Après Ciornisille, qui faisait naître l'intérêt dramatique de l'admiration et de la terreur, et qui, pour ainsi dire, écrasait l'amour, par la comparaison des sentiments avec lesquels il le mettait aux prises, — l'honneur chevaleresque, le patriotisme, l'enthousiasme religieux, — après

Morale de Molière, chap. vi; cette dernière appréciation intéressante eu ce qu'elle ^oupe et présente d'ensemble les fibres de ces héroïnes, mais bien systématique et souvent superficielle.

i. J. J. Rousseau ne s'y est pas trompé; c'est à partir du dix-huitième siècle et des pièces de Marivaux que les femmes prennent la première place dans la comédie ; il le constate en le regrettant, et c'est bien Marivaux qu'U vise dans ce passage : « Ne sachant plus nourrir la force du comique et det caractères, on a renforcé l'intérêt de l'amour.... Les auteurs concourent à l'envi, pour l'utilité publique, à donner une nouvelle énergie et un nouveau coloris à cette passion dangereuse ; et, depuis Molière et Corneille, on ne voit plus réussir au théâtre que des romans sous le nom de pièces dramatiques.... Un effet naturel de ces sortes de pièces est donc d'étendre l'empire du sexe, de rendre des femmes et des jeunes filles les précepteurs du public, et de leur donner sur les spectateurs le même pouvoir que sur leurs amants.... Parcoures la plupart des pièces modernes; c'est toujours une femme qui sait tout, qui apprend tout aux hommes; c'est tovjours la dame de cour qui fidt dire le catéchisme an petit Jehan de Saintré. » {Lettre à (TAlembert sur lee epectacle»,)

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