‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 128 sur 445 · MARIVAUX ET MÉNANDRE. SOS · texte numérisé non relu

MARIVAUX ET MÉNANDRE. SOS

Corneille vient Racine, qui donne aux passions amoureuses la même importance qu'aux plus terribles et plus nobles sentiments de l'âme humaine et les met aux prises avec ceux-ci sur un pied d'égalité; bien plus, qui en Tait le ressort principal de son drame, Tinspirateur souverain et le mattre de ses personnages. Ménandre après Euripide^, Marivaux après Racine Font subir à la comédie une transformation du môme genre. Avec eux Tamour comique n'est plus seulement un moyen commode pour imaginer une intrigue et dérouler une action, un sentiment utile servant de lien et de prétexte à des sentiments plus intéressants et plus forts, mais la cause môme et le but de toute conception dramatique, celui qui inspire tout, auquel tout est subordonné, dont tout porte la marque, qui donne à tout la naissance, le mouvement et la vie. Par suite, les femmes, dont Tamour, sous ses diverses formes, est le grand mobile et qui ne s'intéressent guère qu'à lui, entrent en maltresses dans le domaine comique, et la plus grande préoccution du poète, son triomphe, s'il excelle dans son genre, est de les bien connaître, de pénétrer le secret de leurs sentiments, de déchiffrer les mille énigmes que ces sphinx charmants, qui n'ont jamais dit leur dernier mot, ne cessent de proposer à qui les étudie. Pour avoir ainsi compris le théâtre, Ménandre a transformé la comédie grecque, et, tout mutilé qu'il est, ses moindres fragments, cette c poussière du marbre brisé ', » comme disait M. Villemain, ont pour nous un prix inestimable, et sont, de notre part, Tobjet d'une étude constante, d'une admiration pleine de regrets ; pour les mômes raisons, Marivaux, malgré bien des défauts et des faiblesses, est un des maîtres de notre théâtre, seul, ou à peu près, des auteurs comiques de son temps ^, il conserve des spectateurs pour l'applaudir et ses titres

1. Voy., sur ce caractère de la comédie grecque chez Ménandre, les éludes de MM. Guillaume GuUot, Ménandre, étude sur la comédie et la société grecque f notamment chap. iv, et cbap. tii, p. 313 et suiv., et Ch. Benott, Essai sur la comédie de Ménandre, ch. iv. Celui-ci insiste particulièrement (p. 32 et suiv.) sur la transformation que nous essayons de caractériser ici.

2. Études sur la littérature contemporaine, p. 1A6, dans son Rapport furies concours de 1853.

3« Nous ne parlons, bien entendu, que des contemporains de Marivaux dans la première moitié du dix-huitième siècle ; i^us tard, nous Irouvarions Beaumarchais.

ÎOi L'AUTEUR DRAMATIQUE.

de gloire ne sont pas ensevelis dans les oubliettes du livret Nous n'avons pas Tintention d'établir entre Ménandre et lui un parallèle qui n'est pas de notre sujet et qui accuserait certainement autant de différences que de ressemblances; toutefois, remarquons en passant qu'on trouve chez l'un et chez l'autre la même science psychologique, la môme connaissance du cœur des femmes ', qu'ils sont tous deux polis, calmes^ tempéréSy moyens, au meilleur sens du mot, que chacun d'eux possède au souverain degré l'élégance propre de son pays et de son temps, un art délicat^ plein de ressources et de nuances, et platt par une sorte de grâce souriante, souverainement naturelle chez l'un, comme la beauté antique, un peu voulue chez l'autre, comme la beauté minaudière du dix-huitième siècle.

Ainsi, les femmes ont de grandes obligations à Marivaux; mais, en revanche, comme elles le défendent victorieusement contre le reproche de ressemblance monotone adressé à ses personnages ! C'est, en effet, une galerie de figures toujours nouvelles et d'une exquise originalité que celle de ces charmantes jeunes femmes de Marivaux, depuis la veuve, de toud les personnages de notre auteur le plus amoureusement traité, jusqu'à l'ingénue, créatures à demi vraies, à demi factices, portraits dont on n'a jamais vu les modèles, mais qu'on veut croire ressemblants. Comme elles se distinguent entre toutes les héroïnes à qui le théâtre a donné la vie, comme elles séduisent malgré leurs défauts ! Nous regrettions tout à l'heure le maniéré des rôles d'amoureux; certes, le naturel manque souvent aussi aux rôles de femmes, mais ce qui nous déplai-

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