Sur H™* de Tencin, voyez ci-après, p. 142, n
3. Le salon de la marquise de Lambert, à l'ancien palais Maiarin, fut l'hôtel de Rambouillet du dix-huitième siècle ; comme l'hôtel de Rambouillet, il s'ouvrit dès le début du siècle, comme lui il exerça une grande influence sur toute l'époque suivante, comme lui enfin, il chercha en tout le fin, le \ dâicat, le distingué et marqua une date importante dans l'hisioire de la / société polie et du précieux. Il y a cependant, entre ces deux maisons célèbres, si semblables à bien des égards, une différence essentielle qu'il importe de marquer. L'esprit, cette vivacité légère, piquante, facile dans la pensée et dans la forme, l'esprit proprement dit manquait un peu à l'hôtel de Rambouillet, encore embarrassé dans la longue phrase périodique et symétrique, gracieux avec effort, un peu pédant ; il était au contraire la marque propre du salon de M"** de Lambert. M. Taine, croyons-nous, est l'un des premiers qui aient fait cette remarque : « L'esprit^ dit-il, est venu tard au dixseptième siècle. Du temps de la Bruyère (1687), et de l'aveu de la Bruyère^ il avait seulement quelques années de date. Et en vérité, il ne fit que visiter les contemporains de Louis XIV. Son domaine n'était point là. Il trouvait la gravité, les convenances impatronisées à sa place. Il attendit et fit bien. Ge dix-huitième siècle, tant méprisé, « ces poupées charmantes, musquées et poudrées n, Voltaire et Montesquieu le recueillirent. A l'hôtel de RanÀouillet on dissertait ; chez M"** d'Epinay, on sut causer, n {Les Philosophes dassi' gués du dix-neuvième siècle , p. 109.)
nesse, il Tapprit dans ce milieu rafGné, qui fut pour lui le meilleur des livres. Les idées les plus diverses y jaillissaient, abondantes et vives, dans ces conversations de chaque soir, tour à tour sérieuses et légères^ où le goût s'épurait sans effort par un exercice continuel, où Tart d'observer s'apprenait par la force des choses, où Ton s'efforçait de tout comprendre, de tout deviner, où la science se faisait aimable, la philosophie accessible à tous, où, grâce à la présence et à Tinfluence des femmes, les thèses les plus graves étaient discutées sans pédantisme et les plus redoulables problèmes résolus en souriant.
Tout cela n'allait pas sans beaucoup de légèreté, mais l'impertinence piquante, le persiflage suffisant du cercle de Fontenelle et de M*"* de Tencin, étaient, aussi bien que l'audace de Tesprit et la générosité des aspirations, la marque du siècle. Marivaux trouvait là, en bien et en mal, ce qui convenait le mieux à la nature de son esprit et devait en favoriser le développement.
L'impression qu'il y éprouva en arrivant dut être bien vive, car il a eu soin de la marquer plus tard sous une fiction transparente, dans ce passage de son roman de Marianne, où il représente son héroïne admise pour la première fois dans une société de gens d'esprit, et s'y trouvant tout de suite à l'aise comme en une patrie : « J'étais née pour avoir du goût, i dit Marianne, et elle le prouve en définissant avec complaisance le genre de plaisir délicat qu'elle éprouve dans ce milieu :
Ce ne fut point à force de leur trouver de l'esprit que j'appris à les distinguer; pourtant 11 est certain qu'ils en avaient plus que d'autres, et que je leur entendais dire d'excellentes choses; mais ils les disaient avec si peu d'effort, ils y cherchaient si peu de façon, c'était d'un ton de conversation si aisé et si uni, qu'il ne tenait qu'à moi de croire qu'ils disaient les choses les plus communes* Ce n'étaient point eux qui y mettaient de la finesse, c'était de la finesse qui s'y rencontrait.... On accuse quelquefois les gens d'esprit de vouloir briller; oh ! il n'était pas question de cela ici ; et, si je n'avais pas eu un peu de goût naturel, j'aurais pu m'y méprendre, et je ne me serais aperçue de rien. — Mais, à la fin, ce ton de conversation si excellent, si exquis, quoique si simple, me frappa. — lis ne disaient rien que de juste et de convenable, rien qui ne fût d'un commerce doux, facile et gai. J'avais compris le monde tout autrement que je ne le voyais là (et je n'avais pas tant de tort): je me Tétais figuré plein de petites