L4 COQUETTERIE
sait alors nous ravit maintenant. N'y a*t-il pas chez toute femme, ignorante ou instruite, si naïve ou si droite qu'on la suppose, un peu de complication et d'apprêt, surtout lorsque Tamour se met de la partie? Ce mélange d'émotion et de raillerie, de tendresse et de persiflage, de franchise et d'astuce, de mélancolie et de gaieté, est le charme le plus vif du théâtre de Marivaux ^
C'est la coquette que Marivaux peint le plus volontiers et avec le plus de bonheur; à vrai dire, il voit toutes les femmes plus ou moins coquettes : « Notre vanité et notre coquetterie, dit la franche Lucile, voilà les deux plus grandes sources de nos passions^, i» Elles peuvent être naïves, sincères, vraies : la coquetterie ne leur est jamais étrangère ; elle est au fond de tous leurs sentiments, même ceux qui en paraissent le plus dégagés, € partout, à toute heure, en tout lieu. > c Madame se tait, madame parle; elle regarde, elle est triste, elle est gaie; silence, discours, regards, tristesse et joie, c'est tout un; il n'y a que la couleur de différente; c'est vanité muette, contente
1 . Voyez un aperçu analogue dans Varticle, déjà cité, de M. Brunetière (Revue des Deux Mondes du i«' avril 1881, p. 679 à 682). — Combien, sous ce rapport, Marivaux est supérieur à Re^^ard ! Chez celui-ci, on peut le dire, c'est toujours, sauf une ou deux exceptions, la même ingénue , ou à peu près, qui reparaît dans ses diverses pièces, indiquée d'un crayon Tague, sans physionomie distincte, la même soubrette traditionnelle, les mêmes vieilles femmes, plaisantes ou même grotesques, comme M"* La Ressource ou M"* Grognac. Toutes sont là uniquement parce qu'on ne peut se passer d'elles, parce qu'il faut bien qu'un jeune premier soit amoureux et se marie, que Frontin combine des ruses avec Lisette, et que le joueur Va- 1ère trouve chez des usurières sans scrupules l'argent dont il a besoin. Impartial et juste, quoique panégyriste, M. L. Gilbert, l'auteur de VÉloge de Regnard, couronné en 1859 par l'Académie française (et inséré dans la Revue des Deux Mondes du l**" septembre 1859, sous le titre de Regnard^ sa vie et ses ceuvres), ne dissimule pas celte infériorité et cette lacune chez son auteur : o Dans le tableau de la société humaine, dit-il, il a supprimé à peu près la moitié du genre humain.... Otez-lui les soubrettes de tradition et quelques rôles déjà surannés de son temps ou d'un ordre inférieur, comme ceux de M'"* Argante, M"* La Ressource ou M"** Bertrand : il n'y a guère dans toutes ses pièces qu'un seule femme, qui s'appelle tour à tour Clarice, Angélique ou Lêonore.... (M. Gilbert excepte pourtant, avec raison, Isabelle du Distrait, et surtout Agathe, des Folies amoureuses.) En supprimant ou en réduisant ainsi les rôles de femmes, Regnard a supprimé ou réduit dans son théâtre la grâce et la passion, et, sauf quelques vers qui sont comme de frais retours de jeunesse, l'amour n'a guère plus de place dans son livre que dans sa vie. » (Page 174.) Sur les ingénues de Regnard, Toy. encore ci-après, p. 120, n. 2.
% Les Serments indiscrets, acte Y, se. ii.
t06 L'AUTEUR DRAMATIQUE.
OU fâchée; c'est coquetterie babillarde, jalouse ou curieuse; c*est Madame toujours vaine et coquette, l*un après lautre ou toutes les deux k la fois^ » Quel est le plus grand chagrin qu'on puisse leur causer? C'est de ne pas les croire irrésistiblesy et de ne pas tomber amoureux d'elles à première vue. Une veuve a juré d'être inconsolable; il lui faut pourtant des adorateurs, qu'elle aura le bonheur et le mérite de désespérer. L'un d'eux se permel-il de renoncer à une cour sans espérance, grande colère de la veuve, qui se dit outragée :
Mon veuvage est éternel : en vérité, il n'y a point de femme an monde plus éloignée du mariage que moi, et j'ai perdu le seul homme qui pouvait me plaire ; mais, malgré tout cela, il y a de certaines aventures désagréables pour une femme. Le chevalier m'a refusée ; mon amour-propre ne lui en veut aucun mal : il n'y a là dedans que le ton, que la manière que je condamne; car, quand il m'aimerait, cela lui serait inutile ; mais enfin, il m'a refusée, cela est constant : il peut se vanter de cela ; il le fera peut-être ; qu'en arrive-t-il ? Gela jette un air de rebut sur une femme ; les égards et les attentions que l'on a pour elle en diminuent ; cela glace tous les esprits pour elle : je ne parle point des cœurs, car je n'en ai que faire ; mais on a besoin de considération dans la vie ; elle dépend de l'opinion qu'on prend de vous : c'est l'opinion qui nous donne tout, qui nous ôte tout; au point qu'après ce qui m'arrive, si je voulais me marier, je le suppose, à peine m'estimerait-on quelque chose ; il ne serait plus flatteur dem'aimer^
C'est que leur beauté ^, a le pouvoir de leurs charmes^ > est leur principale préoccupation. Certes, rien de surprenant à
1. Lllê des Esclaves^ se. ni. — Voy. encore sur la coquetterie féminine, ci-après, p. 276, et quatrième partie, chap. u.