La seconde Surprise de f Amour , acte II, se. vi
3. MM. de Concourt, s'inspirant de Marivaux et d'un charmant portrait de femme peint par la Rosalba, ont essayé de définir le genre de beauté qu'aimait le diz-huiUème siècle, c'est-à-dire de fixer l'insaisissable ; cependant, que de finesse, un peu précieuse, dans ces quelques lignes l € C'est une nouvelle grâce qui se révèle.... Peu à peu la beauté s'anime et se raffine. Elle n'est plus physique, matérielle, brutale.... Elle acquiert la légèreté, l'animation, la vie spirituelle que la pensée ou l'impression attribuent à l'air du visage. Elle trouve l'âme et le cîiarme de la beauté moderne : la physionomie. La profondeur, la réflexion, le sourire viennent au regard, et l'œil parle. L'ironie chatouille les coins de la bouche, et perle, comme une touche de lumière, 6ur la lèvre qu'elle entr'ouvre. L'esprit passe sur le visage, l'efiace et le transfigure : il y palpite, il y travaille, il y respire; et, mettant en jeu toutes ces fibres invisibles qui le transforment par l'expressioni l'assouplissant jusqu'à la manière, lui donnant les mille nuances du caprice»
LA COQUETTERIE. i07
cela, et les femmes de Marivaux n'ont pas de privilège de ce souci ; mais elles parient de leur < visage > avec une franchise qui n'a été ni surpassée ni égalée. Elles y reviennent sans cesse, à chaque instant; leur pensée n'a d'autre objet que les hommages rendus à leur beauté, Fart de la faire valoir et triompher. Pourquoi l'une d'elles ne veut^lle point se marier? De peur que sa beauté ne lui appartienne plus, en devenant la propriété d'un mari bientôt blasé :
Toute jeune et tout aimable que je suis, je n'en aurais pas pour six mois, et mon visage serait mis au rebut ! De dix-huit ans qu'il a, il sauterait tout d'un coup à cinquante ? Non pas, s'il vous plaît ; ce serait un meurtre ; il ne vieillira qu'avec le temps, et n'enlaidira qu'à force de durer; je veux qu'il n'appartienne qu'à moi, que personne n'ait à voir ce que j'en ferai, qu'il ne relève que de moi seule. Si j'étais mariée, ce ne serait plus mon visage; il serait à mon mari qui le laisserait là, à qui il ne plairait pas, et qui lui défendrait de plaire à d'autres; j'aimerais autant n'en point avoir.... Se range qui voudra sous la loi du mariage ' I
Être aimées, voilà donc le but de leur vie. Or, l'amour consiste pour elles dans les hommages sans cesse renouvelés qu'il leur procure : « Être aimée d'un homme, c'est être l'objet de toutes ses complaisances, c'est régner sur lui, disposer de son âme; c'est voir sa vie consacrée à vos désirs, à vos caprices; c'est passer la vôtre dans la flatteuse conviction de vos char* mes, c'est voir sans cesse qu'on est aimable. Ah ! que cela est doux à voir, le charmant point de vue pour une femme ^! >
le faisant passer par les modulations les plas fines, lui aUribuant toutes sortes de délieatesses, Tesprit du dix-huitième siècle, modèle la figure de la femme sur le masque de la comédie de Marivaux, si mobile, si nuancé, si délicat, et si joliment animé par toutes les coquetteries du cœur, de la grâce et du goût > {La Femme nu dix-huitième siècle^ chap. vin, p. 316.) Le plus grand charme de celle beauté était cette mobilité piquante que Marivaux lui-même a si bien définie dans ce passage d'un de ses romans : « Je me jouais de toutes les façons de plaire, je savais être plusieurs femmes en une. Quand je voulais avoir un air fripon, j'avais un maintien et une parure qui faisaient mon affaire; le lendemain, on me trouvait avec des grâces tendres; ensuite j'étais une beauté modeste, sérieuse, nonchalante. Je fixais l^homme le plus volage; je dupais son inconstance, parce que tous les jours je lui renouvelais sa maîtresse ; et c^était comme s'il en avait changé. » {La Vie de Marianne^ première partie.)
!• Lee Serments indiscrets ^ acte 1, se. u.
2. Le Prince travesti, acte I, se. u. Ceci vient à Tappui de ce que nous disions tout à l'heure sur la part qui revient à l'amour-propre dans l'ameur
Âussî^ pour ne jamais changer de point de vue, se piquent-elles peu de fidélité; accusées d'inconstance, elles ont un raisonnement très simple pour se justifier : « Lorsque je l'ai aimé, c'était un amour qui m'était venu; à cette heure, je ne l'aime plus; c'est un amour qui s'en est allé; il est venu sans mon avis, il s*en retourne de même ; je ne crois pas être blâmable ^ » En vérité, que répondre à cela? N'ayez garde d'insister; elles sont prêtes à soutenir qu'elles n'ont fait que leur devoir :
Eh bien ! iaQdèle, soit ! dit l'une d'elles à sa suivante, qui loi proche timidement une coquetterie toujours en éveil. Grois-tu me faire peur avec ce grand mot? Infidèle! ne dirait-on pas que ce soit une grande injure ? Il y a comme cela des mots dont on épouvante les esprits faibles, qu'on a mis en crédit faute de réflexion et qui ne sont pourtant rien !... Un cœur qui trahit sa foi ! qui manque à sa parole ! eh bien ! ce cœur qui manque à sa parole, quand il eu donne mille, il fait sa charge; quand il en trahit mille, il la fait encore; il va comme ses mouvements le mènent et ne saurait aller autrement.... Bien loin que l'infidélité soit un crime, je soutiens, moi, qu'il ne faut pas hésiter d'en faire une, quand on en est tenté, à moins que de vouloir tromper les gens ; ce que nous devons éviter à quelque prix que ce soit.... Dorante est en vérité plaisant ! N'oserai-je, à cause qu'il m'aime, distraire un regard de mes yeux ? N'appartient-il qu'à lui de me trouver jeune et aimable? Faut-il que j'aie cent ans pour tous les autres, que j'enterre tout ce que je vaux, que je me dévoue à la plus triste stérilité de plaisir qu'il soit possible d'imaginer? Sans doute, avec ces messieurs-là, voilà comment il faut vivre. Si vous les en croyez, il n'y a plus pour vous qu'un seul homme, qui doit composer tout votre univers ; tous les autres sont rayés, ce sont autant de morts pour vous. Peut-être que votre amour-propre n'y trouve point son compte, et qu'il les regrette quelquefois. Eh ! qu'il pâtisse; la sotte fidélité lui a fait sa part. Elle lui laisse un captif pour sa gloire; qu'il s'en amuse comme il pourra, et qu'il prenne patience. Quel abus, Lisette, quel abus !
Et Lisette, qui est femme et coquette, elle aussi, devient toute songeuse : (cMais, mais,... dit-elle à son tour, de la manière dont vous tournez cette aiïaire-là, je crois, de bonne foi,
tel que Marivaux le repré5ente. La môme flortense, qui fait cette théorie sur Tamour avant le mariage, s'aperçoit, une fois mariée, que son mari ne Taime plus : elle est plus sensible à la blessure que reçoit sa vanité qu'à la triste certitude d'une erreur irréparable et d'une vie brisée. Elle s'écrie : « Cet homme dont vous étiez l'idole, concevez qu'il ne vous aime plus...» Quel opprobre!... Quelle vie I .. . Cela fuit fi émir Tamour-propre. > {Ibid.) 1. La Double Inconstance, acte 111, se. viii.