‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 132 sur 445 · LA COQUETTERIE · texte numérisé non relu

LA COQUETTERIE

que vous avez raison. Oui, je comprends que Tinfidélité est quelquefois un devoir ; je ne m'en serais jamais doutée ^ »

Le mariage n'est donc pas ce qu'il faut à ces charmantes infidèles :

Les hommes ne sont bons qu'en qualité d'amants ; c'est la plus jolie chose du monde que leur cœur, quand l'espérance les tient en haleine ; soumis, respectueux et galants, pour le peu que tous soyez aimable avec eux ; votre amour-propre est enchanté ; il est servi délicieusement ; on le rassasie de plaisirs; folie, fierté, dédain, caprices, impertinences, tout nous réussit, tout est loi ; on règne, on tyrannise, et nos idolâtres sont toujours à genoux. Mais les épousezvous, la déesse s'humanise-t-elle, leur idolâtrie finit où nos bontés commencent. Dès qu'ils sont heureux, les ingrats ne méritent plus de l'être «.

De cette manière d'entendre l'amour découlent tous les devoirs des hommes vers elles. Un amant doit être empressé,

1. L'Heureux Stratagème, acte I, se. v. — On retrouve le sujet de VHeureux Stratagème dans la Coquette corrigée de La Noue, représentée longtemps après, le 23 février 1756. Malgré de notables différences, il y a des rapports frappants entre les deux pièces, et La Noue a certainement imité Marivaux, avec adresse toutefois et agrément : la Coquette corrigée est sa meilleure comédie et s'est maintenue longtemps au répertoire, tandis que VHeureux Stratagème, qui ea somme est supérieur, a disparu depuis longtemps, éclipsé par les autres pièces de Marivaux. Voy. un parallèle intéressant et bien fait entre les deux pièces daas Duviquet, Œuvres de Marivaux, t. IV, p. 481.

2. Les Serments indiscrets, acte I, se. iv. Voy. la même théorie, spiritueUement développée par Hortense, dans le Prince travesti (I, Ji). — Dans un pastiche charmant de la comédie du dix-huitième siècle, le Chevalier Trumeau {Revue des Deux-Mondes du 1*' novembre 1880, et Théâtre chez Madame, p. 15), que l'auteur donne lui-même comme une imitation du Théâtre-Italien, M. Edouard Pailleron emprunte aux passages que nous venons de citer, non seulement des idées, mais quelques phrases qu'il fait très heureusement entrer dans ses vers ; ainsi dans le rôle d'Isabelle :

Pour n'dtre pas coquette, encor Teut-on satoir Le peu que sar un cœur nos youx ont de pouToir. Mais non : c Je veux I je teax I > pas même : Je vous prie J'entends me marier, et non qu'on me marie, SI je le fais jamais! Car, malfprë leurs serments, Les hommes ne sont bons qu'en qualité d'amants, Quand leur désir veut bien nous trouver adorables ; Mais en cessant d'aimer, ils cessent d'dtro aimables.

NARTON

Gela vaut fait. Alors qu'ils ont touché le but.. Serviteur !

ISABBLLI

Et voilà des attraits au rebut. Une femme esseulée, un homme atrabilaire,

MO l*autëur dramatique.

docile, patient, point jaloux surtout ; ou du moins, si la jalousie lui est parfois permise, voici la jalousie qu'aime sa maltresse et celle qu'elle ne peut souffrir :

Je TOUS passerais de la jalousie ; je [ne parle pas de la TÔtre, elle est insupportable ; c'est une jalousie terrible, odieuse, qui vient du fond du tempérament, du Tice de votre esprit. Ce n'est pas délicatesse chez vous : c'est mauvaise humeur naturelle.... Oh ! telle n'est pas la jalousie que je vous demandais ; je voulais une inquiétude douce, qui a sa source dans un cœur timide et bien louché, et qui n'est qu'une louable méfiance de soi-même. Avec cette jalousie-là, Monsif^ur, on ne dit point d'invectives aux personnes que l'on aime; on ne les trouve ni ridicules, ni fourbes, ni fantasques ; on craint seulement de n'être pas toujours aimé, parce qu'on ne se croit pas digne de l'être. Mais cela vous passe ; ces sentiments-là ne sont pas du ressort d'une àme comme la vôtre. Chez vous, ce sont des emportements, des fureurs, ou c'est pur artifice ; vous soupçonnez injustement; vous manquez d'estime, de respect, de soumission.... Vous appelez cela de l'amour I C'est un amour à faire peur ^

^ La plupart des femmes de Marivaux ont ce ton net, décidé, ce tour incisif dans la raillerie ', celte indépendance mutine, même lorsqu'elles aiment d'un amour vrai ; c'est que le manège de l'amour^ dépits, ruptures, querelles, réconciliations, les amuse autant que l'amour môme. Personne mieux que Marivaux n'a su démêler les chaos de ces jolies têtes en travail d'intrigue amoureuse, ce tourbillonnement de pensées, de projets, de résolutions, prises, reprises, abandonnées ^;Y ce flux de paroles où le vrai et le faux, l'absurde et le raisonnable, se heurtent et se mêlent, s'accordent et se combattent ^ Elles-

A qui Ton no plaît plus cl qui dëfend do plaire I Que non I non! ai tant eat qa'ou ait quelques *ppaa. Pour uo tel avenir je ne les garde pas.

Nous trouverons tout à l'heure, et bien plus piquante, car elle est dans la bouche d'une iogénne, Ang^élique, de \* École des Mères^ cette spiritaeUe réflexion de M arton :

Trumeau I ce mari-là mo ferait plus d'envie Pour huit jours seulement qu'un autre pour la vie.

Page 1