Le Jeu de V Amour et du Haiord, acte III, scène viii
ÏU L'AUTEUR DRAMATIQUE.
connattre nous est venue à tous deux. Après cela, je n*ai plus rien à vous dire; vous m'aimez, je n'en saurais douter; mais, à votre toui*, jugez de mes sentiments pour vous, jugez du cas que j'ai Tait de votre cœur par la délicatesse avec laquelle j'ai tâché de l'acquérir*. > -Y
Âraminte est peut être, avec TEimire et l'Henriette de Molière, le plus aimable caractère de femme que nous offre le théâtre comique. Sensible et bonne, affectueuse à tous^ résistant à une mère impérieuse sans manquer ni au respect filial, ni à ses droits de veuve indépendante, libre de préjugés, d'une dignité sans raideur, se sachant belle et ne s'adorant pas, comme elle justifie la passion de Dorante et comme celui* ci a raison de lui dire : « L'honneur de servir une dame comme vous n'est au-dessous de qui que ce soit* ! » On lui reproche sa prompte défaite : n'épouse-t-elle pas le soir un intendant qu'elle ne connaissait pas le matin? La gradation habile de
1. Le Jeu de V Amour et du Hasard^ acte Hl, se. ix. — Cette piquante situation, sur laquelle repose la pièce, n'appartient pas à Marivaux, ou du moins on la trouve déjà ches deux de ses devanciers, dans VÉpreuve réciproque (1711) et le Galant Coureur (1722) de Legrand, et le Portrait de Beauchamp. Bien plus, selon Cailhava, Marivaux aurait eu un autre modèle que les comédies françaises de Legrand et de Beauchamp : elle « est tirée, dit-il, d*uiie comédie danoise intitulée Harni et Périne, et qui est remplie de choses très plaisantes. » Et il ajoute : o J'en donnerais un extrait dans ce chapitre, si je n'étais obligé d*y mettre plusieurs autres extraits. » {UArt de la comédie^ t. 111, p. 217, note.) C'est dommage ; Cailhava s'est privé là d'un rapprochement assez piquant, qu'on eût préféré aux développements diffus, qu'il ne s'interdit pas assez. A vrai dire, on ne s'imagine guère Marivaux étudiant le théâtre danois pour y trouver un sujet de pièce. Ce qui distingue essentiellement sa comédie de ces diverses pièces, c'est la mesure et le tact avec lesquels il traite une donnée très scabreuse en elle-même. Comme le fait justement remarquer M. Alphonse Daudet, « si l'on excepte Sedaine venu plus tard, on chercherait vainement dans tout le dix- huitième siècle un écrivain autre que Marivaux capattle de tirer de cet impertinent
imbroglio une œuvre aussi chaste et aussi distinguée Quelle délicatesse
peureuse dans le cœur de ces deux jeunes gens en lutte contre un amour qu'ils croient avilissant! » (Journal officiel, 9 juillet i877.) M. D. Nisard avait déjà dit : « Mettre sans inconvenance une fille de condition en face d'un valet qui lui fait une déclaration d'amour; nous faire consentir qu'elle écoute ce valet et qu'elle réijonde de façon à ne pas le désespérer et à ne pas l'encourager ; la retenir entre le naturel et la vérité, entre la raison qui lui montre le péril et le penchant secret qui le lui dérobe, fuyant et s'avançant à demi, retirant les paroles échappées, fermant son cœur presque en même temps qu'elle l'entr'ouvre, cVst un vrai tour de force de l'art. » (/fi>toire de la littérature française, t. HT, p. 219.)