‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 139 sur 445 · LES INGÉNUES; ANGÉLIQUE ET AGNES · texte numérisé non relu

LES INGÉNUES; ANGÉLIQUE ET AGNES

soupçons à force de sincérité: telle est une autre Angélique, celle de YEpreuve.

sévères pour cette pièce vive, amusante, romanesque et cependant d^une observation yraie. C'est une des rares comédies de Marivaux dont la représentation ait eu un franc succès {Mercure, août 1732), longtemps prolongé du reste, car Desboulmiers disait en 1769 : o C'est une des pièces que le public a revue le plus souvent et avec le plus de plaisir. » (Tome III, p. 491.) C'est aussi une de celles que préférait M*'* Mars, pour qui la Comédie-Française la reprit en 1809 (elle ne fut, il est vrai, jouée que deui fois, les 11 et 21 avril). Lorsque, le 18 décembre 1878, le théâtre deTOdéon la remonta, ce fut une surprise générale, et, dans cette pièce ignorée, la presse tout entière salua une œuvre exquise, avec un enthousiasme et une unanimité bien rares : « Ce petit acte^ disait M. Auguste Vitu, est simplement une merveille de grâce, d'esprit^d'observation fine et vraie.» {Le Figaro, 20 décembre 1878.) « Comment se fait-il, disait M. Clément Caraguel, que ce petit bijou dramatique s(Ht resté enfoui si longtemps dans la poussière des bibliothèques ? » {Journal des Débats, 23 décembre 1878. De même, ou à peu près, les autres critiques. Et ce n'était point là le sentiment de quelques lettrés, épris d'archaïsme et de quintessence ; le public tout entier, celui de la première représentation comme celui des suivantes, était ravi, c Des premiers rangs de l'orchestre jusqu'aux derniers gradins des troisièmes galeries, il partait i chaque instant des volées d'exclamations et de bravos, et, ce qui ▼aut mieux encore, de ces murmures unanimes de plaisir qui saluent au passage des détails fugitifs, mais de valeur exquise. » ^J. Bertrand, La RépU' àlique française, 18 décembre 1878.) M. Ed. Fournier, dont on a vu plus haut la sévérité. Ait complètement désarmé par la représentatiou : « V École des Mères, disaitril, est une merveille de naturel et d'esprit, de vivacité et de charme, o (La Patrie, 23 décembre 1878.) Cette contradiction n*a rien de surprenant : M. Fournier avait lu la pièce, maintenant il la voyait, ce qui est le meilleur moyen de juger une œuvre dramatique.

Quant à l'imitation de Molière, M. Fournier revenait aussi sur son appréciation : *« Marivaux, procédant comme un maître, ne s'est inspiré de Molière que pour ne pas l'imiter, n M. Caraguel disait de son côté : o 11 est fort possible que VÉcole des Femmes ait inspiré à Marivaux l'idée de VÉcole des Mères, mais de là à voir dans la seconde de ces comédies une imitation de la première, il y a loin, s Et à ce sujet, relevons une déduction hasardée de M. Brunetière : « Marivaux, dit-il, a voulu refaire telles ou telles pièces de Molière, et non pas le Sicilien ou le Mariage forcé, mais tout - bonnement VÉcole des Femmes dans son École des Mères, et \e Misanthrope dsiM ses Sincères,,,. Or, non seulement ces imprudences ne devaient pas lui porter malheur, mais au contraire, c'est au moment précis qu'il quitte les traces de Molière que Marivaux devient original. C'est alors qu'il entre dans une voie nouvelle, s (Revue des Deux-Mondes, l«r avril 1881.) C'est bien avant VÉcole des Mères que Marivaux a trouvé sa voie : cette comédie est de 1732, et il a déjà donné les deux Surprises de l'Amour (1722 et 1727), le Dénouement imprévu (172â), et le Jeu de V Amour et du Hasard (1730). — Il ne faudrait pas toutefois regarder VÉcole des Mères comme un chef-d'œuvre. D'abord, comme le remarque M. F. Sarcey, c c'est une des moindres pièces de Marivaux; b en second lieu, le réle d'Angélique « est vraiment le seul de la pièce, dont l'action est enfantine; les autres personnages ne sont qu'une vignette d'enca-

La première est une sœur de l'Agnès de Molière ^ ; élevée avec

drement autour d'un portrait. > (Armand Silvestre, VEstafetlCy 28 décembre 1878.) Il y manque aussi, selon M. Ed. Thierry, « une certaine chaleur de sang, ce je ne pais quoi qui anime et qui colore la partie vivante du répertoire de Marivaux. » {Revue de Frctnce^ 15 janvier 1879.) Enfin, reconnaissons avec M. L. Moland que « le titre est beaucoup trop solennel. » [Le Français^ 23 décembre 1878.)

— Douze ans après Marivaux, La Chaussée faisait représenter (27 avril 17A4) une autre Ecole des Mères, àoni le sujet est tout différent. Celle-ci roule sur les dangers que présente la prédilection aveugle des parents pour un de leurs enfants, au détriment des autres. Voy. le parallèle des deux pièces indiqué dans la Dramaturgie de Hambourg^ de Lessing, vingt-sixième soirée, p. 1 03 de la traduction de E. de Suckuu et L. Crouslé. Lessing rend justice à la pièce de Marivaux. Encore aujourd'hui, à l'étranger, VÉcole des Mères est considérée non seulement comme une des meilleures comédies de Blarivaux, mais comme une pièce-type du théâtre français au dix-huitième siècle. Au moment de l'épouvantable catastrophe qui a détruit le Ring- Theater de Vienne (décembre 1881), les journaux annonçaient que M. Saar, artiste de ce théâtre, y organisait une soirée des plus curieuses, dans laquelle on devait jouer, sons le titre de Quatre siècles de comédie française, quatre pièces représentant les phases principales de l'esprit comique français depuis 1500 jusqu'à nos jours. Ces quatre pièces étaient la Farce des deux savetiers^ Sganarelle de Molière, VÉcole des Mères de Marivaux, et le Par~ rain de Scribe. La mise en scène, les décors, le jeu des acteurs, etc., devaient être reproduits aussi lidèlementque possible, d'après les représentations d'original.

1. Marivaux le dit lui-même, par la bouche de Frontin (scène a) : c Angélique est une Agnès élevée dans la plus sévère contrainte. » Alors déjà le nom d'Agnès, devenu nom commun, servait à désigner toute jeune Ûlle innocente et naïve : on connaît la Fausse Agtièi de Destouches. — A propos de la reprise de VÉcole des Mères^ il était naturel que la critique s'attachât au parallèle des deux Agnès, celle de Molière et celle de Marivaux. A ce sujet, M. Fr. Sarcey n'est pas tout à fait juste pour celle-ci : « L'Angélique de Marivaux, dit-il, est naïve, sans daute; mais elle sait qu'elle l'est ; elle analyse elle-même sa naïveté, elle raffine sur ce thème avec une délicatesse subtile,... elle raisonne, analyse, discute, juge ; l'Agnès de Molière exhale les plaintes que lui arrache la douloureuse situation où elle se trouve... Angélique est vraie, mais d'une vérité subtile et raffinée; combien plus naïve et plus tendre en môme temps est Agnès... C'est la passion qui parle toute seule, passion naïve, et telle en effet qu'elle peut jaillir d*un cœur de seize ans. L'autre est philosophe, elle s'examine, elle s'étudie. » Selon M. Sarcey, cette comparaison permet de voir a la différence qu'il y a d'un homme de beaucoup d'esprit à un homme de génie, •d'un Molière à un Marivaux. » (Le Temps^ décembre 1881.) Est-ce bien à ce point de vue qu'il faut se placer pour juger Théroîne de VÉcole des Mères? Si elle est très différente d'Agnès, c'est qu'elle vient un siècle plus tard, qu'elle est fille d'une autre société : a Ce sont bien deux ingénues, dit M. Caraguel, mais Agnès est une fille du dix-septième siècle, au lieu qu'Angélique est clairement du dix-huitième, ... et c'est en cela que consiste l'originalité de la création de Marivaux. > Agnès soupçonne, Angélique, l'amour aidant, sait presque, et les impatiences de celle-ci sont plus vives que les rêves encore très vagues de celle-là.

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