LES INGÉNUES
une sévérité si austère qu'elle ne sait rien du monde, son amour-propre blessé se plaint amèrement :
Quand ma mère me parle, je n'ai plus d'esprit. Cependant, je sais que j'en ai assurément, et j'en aurais bien davantage si elle avait Toulu; mais n'être jamais qu'avec elle, n'entendre que des préceptes qui me lassent, ne faire que des lectures qui m'ennuient, est-ce là le moyen d'avoir de l'esprit? Qu'est-ce que cela vous apprend? 11 y a des petites filles de sept ans qui sont plus avancées que moi. Cela n'est-il pas ridicule? je n'ose pas seulement ouvrir ma fenêtre. Voyez, je vous prie, de quel air on m'habille ! suis-je vêtue comme une autre? regardez comme me voilà faite ! Ma mère appelle cela un habit modeste; il n'y a donc de la modestie nulle part qu'ici, car je ne vois que moi d'enveloppée comme cela; aussi suis-je d'une enfance, d'une curiosité ! Je ne porte point de rubans, mais qu'est- ce que ma mère y gagne? que je suis émue quand j*en aperçois. Elle ne m'a laissé voir personne, et avant que je connusse Éraste, le cœur me battait quand j'étais regardée par un jeune homme. Voilà pourtant ce qui est arrivé.... Serait-ce de même si j'avais joui d'une liberté honnête ? En vérité, si je n'avais pas le cœur bon, je crois que je haïrais ma mère d'être cause que j'ai des émotions pour des choses dont je suis sûre que je ne me soucierais pas si je les avais. Aussi, quand je serai ma maîtresse... laisse-moi faire, va... je veux savoir tout ce que les autres savent ^
Ceci est une réflexion presque inquiétante ; pure boutade heureusement. Dans les moments critiques, une honnêteté native préservera la jeune révoltée ; lorsque Eraste lui propose de l'enlever, elle répond fièrement: «Je me passerais mieux de bonheur que de vertu*.» Et pourtant, elle l'aime bien: € C'est lui qui est aimable, qui est complaisant, et non pas ce monsieur Damis, que ma mère a été prendre je ne sais où... J'aimerais mieux être sa femme pendant huit jours que de Fétre toute ma vie de l'autre^. > Mais elle se défend à force de
1 . L'École des Mères^ scène vi. — Voy. dans le Spectateur français^ douzième feuille, une tirade loule semblable dans la bouche d'une jeune nUe, i qui sa mère, par rigorisme dévot, refoie toute parure. Marivaux s'est copié lui-même.
2. VÈcote des Mères, se. vn. Voy. une réponse semblable, ci-après, p. 308.
3. Ibtd.f se. Yi. Compares TAgnès de Molière répondant à Amolphe (V École des femmes^ acte V, se. lY) :
... .A TOUS parler fronchement, entre nous, n ott plut pour cela selon mon goût que tous. Ghei vous le mariaga est fâcheux et pénible, Et vos discours eu font une image terrible : Mai», las, il le fait, lui, si rempli de plaisirs, Que de se marier, il donne dos désirs.
droiture; quel délicieux mélange de franchise, de réserve et de tristesse dans cet aveu :
Si ma mère m'avait donné plus d'expérience, si j'avais été un peu dans le monde, je vous aimerais peut-être sans vous le dire; je vous ferais languir pour le savoir,... mais je ne saurais me contrefaire. Mettez-vous à ma place; j'ai tant souffert de contrainte! ma mère m'a rendu la vie si triste! j'ai eu si peu de satisfaction ! elle a tant mortifié mes sentiments ! Je suis si lasse de les cacher, que, lorsque je suis contente et que je puis le dire, je l'ai déjà dit avant de savoir que j'ai parlé. Imaginez-vous à présent ce que c'est qu'une fille qui a toujours été gênée, qui est avec vous, que vous aimez, qui ne vous hait pas, qui vous aime, qui est franche, qui n'a jamais eu le plaisir de dire ce qu'elle pense, qui ne pensera jamais rien d'aussi touchant ; et voyez si je puis résister à tout cela *.
Mais, sauf ce cri de vraie passion, on voit déjà en germe chez la jeune fille, dans ce cœur et cette intelligence qui s'éveillent, l'esprit malicieux et mordant que font éclater les femmes de Marivaux émancipées par le mariage*.
Bien différente, mais aussi vraie, se montre l'Angélique de l'Epreuve. Chez elle, tout est franc, sans détours, et, si Tin-