‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 143 sur 445 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

BdLES SECONDAIRES : LES VALETS; LEOR NOUVEAUTÉ; UN ANCÊTRE DE FIGARO, TRIYEUN; MARIVAUX ET BEAUMARCHAIS. — LES SOUBRETTES.— LES PAYSANS. — LES PÈRES : LEUR BONTÉ; LES MÈRES : LEUR RUDESSE. — PERSONNAGES ÉPISODIQOBS : LE PÉDANT ; LE PROCUREUR REMY ; LE COURTISAN.

Si l'on refuse trop à Marivaux la' variété dans les caractères d'amoureux et d'amoureuses, tous les critiques s'accordent à reconnaître la nouveauté de ses lypes de valets. On leur reproche seulement l'abus du bel-esprit et un phœbus entortillé d'une prétention fatigante. Mais d'abord nous sommes avec Marivaux dans le siècle de l'esprit par excellence, et c'était comme une loi, dans la poétique de l'ancien théâtre, qu'un valet doit avoir pins d'esprit que son maître. Souvent même celui-ci passe au second plan et ne semble là que pour donner sujet et matière aux inventions plaisantes de son valet, lui fournir la réplique et se plier comme un instrument docile aux inventions d'un a génie s toujours en travail ; souvent c'est le valet qui donne un titre à la pièce qu'il remplit: Crispin heureux fourbe vient après les Fourberies de Scapin et Crispin rival de son maUre ^ Le valet de l'ancien répertoire est à la hauteur de tous les états et parle tous les langages '.

N'oublions pas, en outre, que les valets de Marivaux étaient à l'origine le Pasquin et l'Arlequin de la comédie italienne. Leur ridicule est voulu ; ils doivent amuser par une bizarrerie

1. Sans compter Crispin médecin (1670) de Hauteroche, Crispin gentilhomme (1677) de Montfleary, Crispin précepteur (1679), Crispin bel" esprit (1681), etc.

2. Yoy. une spirilueUe conrérence de M. Gaucher, sur let Valets dans la eomidie^ dans la hevue des cours littéraires du 2à mars 1866.

affectée de manières et de langage. Mascarille, Scapin, Jodelet appartiennent à la même famille. Enfin, remarquons en passant que le merveilleuiL Pasquin du Jeu de V Amour et du Hasardf aussi amusant sous Thabit de Dorante que Mascarille et Jodelet sous celui de Lagrange et de du Croisy Jouai t, avantde passer à la Comédie-Française, sous Tbabit d'Arlequin <. Quant aux rôles de valets écrits par Marivaux pour ce dernier théâtre, on ne saurait prétendre saïis injustice qu'ils donnent dans la même exagération. On pourrait plutôt leur reprocher de trop ressembler à leurs mattres, dont ils prennent au besoin rbabit et les manières. Tel maître, tel valet, ou, comme dit Arlequin retournant modestement le proverbe, c tel valet tel maître' ;« au besoin même politesse, presque la même

1. C'était Tomasîni qui tenait le rôle, avec un merveilleux brio (Favaft, Mémoires^ t. I, p. 41). De même, dans les Fausses ConfidenceSy Arlequin est devenu Lubin, en passant à la Comédie-Française.

Les deux excellents artistes qui tiennent en ce moment le rôle de Pasquin à la Comédie-Française, ne craignent pas de le jouer en reprenant la tradition de Tomasini : ils sont l'un et l'autre étourdissants de verve spirituelle, de fantaisie imprévue, de comique hardi (reprises des 2 juillet 1877 et 6 janvier 1878). M. F. Sarcey dit à ce sujet : « Je me souviens qu'il y a quelques années un jeune homme vint chez mai, indigné. 11 se plaignait que dans le Jeu de l'Amour et du Hasard l'auteur eût ajouté des jeux de scène plus dignes, disait-il, des tréteaux de la foire que de la Comédie-Française. 11 ignorait que la pièce de Marivaux, comme d'autres du même auteur, était née sur les planches de la comédie italienne, et que le rôle de Pasquin relevait de la Commedia deifarte. Quelques-unes des scènes où il paraît n'ont élô qu'indiquées par Marivaux. Elles se sont faites aux répétitions, et, plus tard, la tradition en a, pour ainsi dire, solidiAé la matière fluide. » (Le TempSj 7 novembre 1881.) La remarque de M. Sarcey est très juste pour les jeux de scène, mais elle ne saurait s'appliquer au dialogue; en effet, la première édition du Jeu de r Amour et du Hasard, conforme à la représentation, donne le même texte que les suivantes et que celles de nos jours. Il faudrait plutôt voir, avec M. Ed. Fournier, dans cette pièce, la plus heureuse tentative d'alliance entre la libre fantaisie du genre italien et le sérieux un peu froid du genre français : «i Deux comédies s'y confondent, dit-il, la Française que visait Marivaux, sans oser encore y aborder et où elle n'arrive en transfuge que bien plus tard, par une heureuse fantaisie de M"<> Contât; et Tltalienne, dont elle est, avec les Fausses Confidences et V Épreuve, mais d'une façon plus nette, plus typique et plus vivante, le seul spécimen qui survive aujourd'hui à la scène. » {La Pa^te, 9 juillet 1877.) El il ijoute que « ce fut quand elle arriva au théâtre alors si guindé, si colletmonté de la Comédie -Française » (en 1790), un scandale en miniature. L*n effet, le sévère critique des Débats, Geoffroy, écrivait quelques années plus tard, en 1801 : « Cette pièce, qui court les petits théâtres, parait rarement sur la scène française. » {Cours de littérature dramatique, t. III, p. 225.) Et il trouvait cet ostracisme de toute justice.

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