‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 145 sur 445 · L'Écolû des Mèrest scène n · texte numérisé non relu

L'Écolû des Mèrest scène n

à. Us Fourberies de Scapin, acte I, scène ii. »

5. Le Dénouement imprévu, scène y m. — Ils n*aiment pas le titre de vaiet et le changeraient volontiers pour un autre : a Son valet, s'écrie Trivelin, le terme est dur; il frappe mes oreilles d'un son désagréable; ne purgera-t-on jamais le discours de tous ces noms odieux.... De grâce, aguslons-nous; convenons d'une formule plus douce.» {La Fausse Suivante, I, v.) Ailleurs, nous voyons Arlequin, au rebours de ce qui se passe d'ordinaire, demander des références à son maître : c Je voudrais bien le savoir (qui vous êtes) ; car quelquefois cela me chicane. Dans la ville, il y a tant de fripons, tant de vauriens qui courent dans le monde, pour fourber l'un, pour attraper Tautre, et qui ont bonne mine comme vous!... Je vous crois un honnête garçon, moi. » El Lélio répond sans se fâcher : a Va, va, ne t'embarrasse paé, Arlequin; tu as un bon maître^ je t'en assure. » (Le Prince travesti, I, iv.)

6. « Quand nos maîtres passent par le mariage, dit Frontin, nous autres nous quittons le célibat ; le maitre épouse la mdtresse et noua la suivante ; c'est la règle. » (Le PetU-maitre corrigé, II, XI.) — M. Gaucher (conférence

MARIVAUX. 1o

Fausses ConfidenceSy Trivelin de la Fausse Suivante, Lépine du Legs.

Dubois a pris la direction de son maitre et s*est juré 'de faire réussir pour lui le plus difficile des mariages; en

citée) apprécie avec justesse ce caractère des valets dans notre anletir, e donne le motif de la transformation que subit chei eux le type traditionne de l'emploi : « Chez Marivaux, dit-il, les amoureux ne sont plus divisés par des obsUcles extérieurs : plus de lettres à intercepter, de serrures i forcer, de coffres à enlever, ce qui était le triomphe de Crispin : non, ce qui divise les cœurs, ce sont des subtilités d'amour-propre froissé, des délicatesses exagérées de sentiment, les méprises d'une sensibilité rafQnée, et ce que j'appellerai — chez ces précieux et ces précieuses de Tamour — les mal* entendus du cœur. En tout cela on se passerait fort bien de Crispin. Mais il faut le garder par respect pour la tradition : que fera-t-il donc alors? Il devient la doublure et la copie de son maître. >

En revanche, M. Paul de Saint-Victor semble bien sévère pour ces mêmes valets : « La livrée galante qui encombre les boudoirs de Marivaux n'en gâte-t-elle pas l'exquise élégance?... Dorante me choque, nudgré l'esprit qu'il met à cette mascarade^ lorsqu'il se travestit en valet pour éprouver sa mattresse. Tous les déguisements vont bien à l'amour, excepté pourtant celui de laquais. On n'aime pas à le voir, même lorsqu'il s'amuse aux Jeux du Hasardf moucher son flambeau, galonner sa draperie volante, et monter derrière la voiture de Vénus. La société de l'ancien régime paya cher, du reste, sa familiarité avec les laquais. Elle essuie d'abord les chiquenaudes de Gil Blas, puis elle reçoit le fouet de Jean-Jacques; enfln, elle tend la gorge au rasoir de Figaro, qui l'expédie en la faisant rire.» {Moniieur univenei, 26 janvier 187&.) M. Paul de Saint Victor ne suit-il pas, en se plaçant à ce point de vue, des idées toutes modernes et très différentes de celles des contemporains de Marivaux? Ceux-ci ne traitaient nullement leurs valets avec cette froideur glacée et ne leur parlaient pas ce langage impératif et bref, qui sont aujourd'hui une des règles du savoir-vivre, d'autant plus sévère qu*on s'élève plus haut dans la société. Us s'humanisaient avec leurs domestiques de tout rang^ souvent beaucoup trop, comme le montrent la chronique scandaleuse ou les romans de l'époque; ils les traitaient avec une indulgence familière, surtout, comme on le verra tout à i'heure, ceux de l'autre sexe ; ils souffraient leurs réflexions, voire leur tutelle. Certes, en faisant d'eux la cheville ouvrière de toutes ses combinaisons, le théâtre du dix-septième et du dix-huitième siècle exagérait la réalité et suivait en partie une convention, mais il n'était pas en dehors du vrai (voy. à ce sujet un curieux article de M. Eug. Noël^ les Valets de Molière^ dans le Moltériste du i*'' mars 1880), et surtout, ce qui est l'essentiel au théâtre, il ne choquait personne.

Quelle différence aujourd'hui ! Les valets ne paraissent plus guère sur le théâtre qu'à l'état de personnages muets et dans l'exercice de leurs véri* tables fonctions, ouvrir une porte, avancer un siège, apporter une leUre. Us ne sont mieux partagés que dans le vaudeville, ou plutét dans les charges comiques sans prétention aucune d'exactitude. Pour les rendre supportables dans la comédie de mœurs, on est obligé d'en faire ou des vieillards devenus par toute une vie de dévouement de vrais membres de la famille, comme Noël de la Joie fait peur^ ou des hommes de confiance, intendants, secrétaires, etc., en dehors et au-dessus de la domesticité.

UN AiNCÉ.JR£ I>£ FIGARO; TRIYELIN. 227

effet, grice à une surprenante connaissance du cœur féminin, il vient à bout de son projet, et peut dire sans fatuité à la fin de la pièce : < Je mériterais bien d*appeler cette femme-là ma bru^ 1

Certes, on a vu dans Molière des valets aussi habiles, mais, nous l'avons dit, c'étaient des vauriens sans scrupules, dont le talent consistait surtout à dépouiller des pères trop avares ou à servir leurs maîtres par d'impudents mensonges : Dubois, au contraire,]est un honnête homme qui n'emploie que des moyens très avouables, et qui ruse, non pas avec un bai*bon facile à duper, mais avec une jeune femme, plus fine, sinon plus clairvoyante.

Trivelin,- un des membres de cette singulière famille qui commence avec les Sanniones de la comédie romaine, devance et fait pressentir Figaro, l'incarnation la plus complète et le type définitif de la race ' : intrigant hardi, sauvant son

1. Les Fausses Confidences , acte III, scène xui. — Le mot, tout spirituel qu'il est, a semblé trop vif pour les spectateurs d'aujourd'hui, ei, quoiqu'il résume toute la pièce, la Comédie-Française l'a supprimé dans une récente reprise (5 mars 1881). La toile tombe sur le mot d'Araminte : « Laissons passer sa colère (de Bf"* Armante), et finissons. »

2. Voy. Marc-Monnier, les Aïeux de Figaro. L'auteur de ce spirituel ouvrage passe en revue toutes les incarnations du valet dans la comédie ancienne et moderne ; il a tout un chapitre sur ceux de Marivaux (xi, pages 251 à 266), mais, par une singulière omission, il ne fait pas même allusion à Trivelin et à sa tirade. M. de Loménie, traitant plus brièvement le même sujet {Beaumarchais et son temps, ch. xxviii, Du valet de comédie depuis r esclave de la comédie antique jusqu'à Figaro, t. 11^ pages 349 à 365), passe entièrement Marivaux sous silence. \oy. enfin, sur les transformations graduelles par lesquelles l'esclave antique devient le valet de comédie, une page brillante deH. D. Ordinaire, dans un article sur les Trois types de la cométiie (Revue des Deux-Mondes du l**" mai 1867).

Dans cette transformation graduelle du type des valets de comédie, ceux de Regnard marquent une phase importante ; leur réie est considérable et neuf. Voy., à ce sujet, l'étude déjà citée de M. Gilbert (A^^/iarcf, sa vie et ses œuvres, : « Regnard, dit-il, leur a réservé dans ses grandes pièces un emploi assez nouveau ; ils y représentent une morale relative, dans la mesure de leur caractère, et si Ton cherche en vain dans son théâtre les Ariste et les Philinlc, c'est peut-être qu'ils s'y trouvent remplacés par les Strabon et les Hector. Sans doute, il ne faut pas leur demander des principes bien sévères^ et leur morale est toute en accommodements ; mais comme elle est pratique et concluante! » Avec une morale moins élastique, et une condition un peu plus relevée, les valets de Marivaux sont de cette famille ; ils ne ressemblent à aucun de ceux qu'imaginent les auteurs comiques contemporains de noire auteur. Ceux de Le Sage, beaucoup plus effrontés^ tout prêts pour le beau temps du système, sont déjà aussi hardis que Figaro : dans l'une de ses

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cynisme à force d'esprit, se vengeant par l'ironie et la satire des injustices du sort, de l'inégalité sociale, dont il est une victime, — car son esprit, sinon son caractère, est supérieur à sa condition, — Trivelin raconte ses malheurs, immérités en partie, dans une tirade étincelantede verve:

Depais quinze ans que je roale dans le monde, tu sais combien je nie suis tourmenlé, combien j*ai fait d'efforts pour arriver à un état fixe J*avais entendu dire que les scrupules nuisaient à la fortune ; je fis trêve avec les miens, pour n'avoir rien à me reprocher. Était-il question d'avoir de l'honneur? j'en avais. Fallait-il être fourl)e?j'en soupirais, mais j'allais mon train. Je me suis vu quelquefois à mon aise, mais le moyen d'y rester avec le jeu, le vin et les femmes? Gomment se meUre à labri de ces fléaux-là?... Tantôt maître, tantôt valet ; toujours prudent, toujoiu^ industrieux ; ami des fripons par intérêt, ami des honnêtes gens par goût ; traité poliment sous une figure, menacé d'étrivières sous une autre ; changeant à propos de métier, d'habit, de caractère, de mœurs ; risquant beaucoup, résistant peu; libertin dans le fond, réglé dans la forme; démasqué par lies uns, soupçonné par les autres, à la fin équivoque à tout le monde, j'ai tâté de tout. Je dois partout. Mes créanciers sont de deux espèces : les uns ne savent pas que je leur dois ; les autres le savent et le sauront longtemps. J'ai logé partout, sur le pavé, chez Taubergiste, au cabaret, chez le bourgeois, chez l'homme de qualité, chez moi, chez la justice, qui m'a souvent recueilli dans mes malheurs; mais ses appartements sont trop tristes et je n'y faisais que des retraites. Enfin, mon ami, après quinze ans de soins, de travaux et de peines, ce malheureux paquet est tout ce qui me reste; voilà ce que le monde m*a laissé. L'ingrat! après ce que j'ai fait pour lui '.

Ne croirait-on pas entendre le barbier de Séville, avec moins d'amertume et de mordant peut-être, mais avec le même fonds d'idées, presque les mêmes expressions? Disons plus :

deux pièces du Théàtre-Krançais, Crispiu travaille à épouser la flancée de son maître, tandis que Figaro ne songe qu'à défendre la sienne contre les entreprises du comte Almaviva ; dans Taiitre, Frontin enrichi s'écrie : t J'ai quarante mille francs;... voilà le règne de M. Turcaret fini; le mien va commencer, n (Turcaret^ V, xvi ) Ceux de Deslouches sont trop honnêtes pour élre vrais; ils sont même sensibles; dans le Dùisipateurt Pasquin an» porte ses épargnes à son maître ruiné : c*est déjà le bon « serviteur, » dont ie théâtre moderne a tant abusé.

1. La Fausse Suivante^ acte I, scène i. — Le mérite original de celle tirade n'avait poinl échappé à Tabbé de La Porte, qui la signale et la cite tout au long dans son étude sur le Uiéàlrc de Marivaux {VObservateur iitU^ raire, 1759, t. I, p. 88-89).

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