‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 177 sur 445 · La Réunion des Amours ^ scène uv · texte numérisé non relu

La Réunion des Amours ^ scène uv

2. Turcaret est de 1709 et le Triomphe de Plutus de 1728. Entre les deux pièces parut une des satires les plus sanglantes dont les traitants aient été Tobjet, Arlequin traitant^ opéra comique en trois actes, de d'Orneval, représenté le 22 mars 1716 sur le théâtre de la Foire, dans le mois même où avait été promulgué Tédit établissant une chambre de justice contre les traitants (voy. le Théâtre de la Foire^ publié par M. E. d'Auriac, 1878, in-12, p. 177 et suiv.). Profitant de l'impuissance momentanée des gens de finances et de la tolérance du gouvernement, D'Orneval fut impitoyable dans ses aUu* sions : la plupart des vilains tours qu'il met à la charge d* Arlequin semblent pris dans la réalité et transportés eqcore tout récents et comme brûlants sur le théfttre : grosses voleries et filouteries basses, marchés scandaleux, opérations véreuses, ainsi o le naufrage des dix bateaux de farine, qui n'étaient chargés que de plAtre d , « le sac de louis d*or donné par un confirère pour un sac de mille livres en argent » et retenu, « les doubles emplois de dépenses, a etc. (Voy. notamment la scène vni de l'acte I, entre Arlequin et M. Barbarin.) Le Sage est dépassé de beaucoup, non certes pour le talent dramatique, mais pour la vigueur brutale de la satire. — Sur les financiers qu'a peints Le Sage, ceux de la fin du dix-septième siècle et du commencement du dix-huitième, voy. l'intéressant ouvrage de M. E. Bertin, les Ma'* fiages dans F ancienne société française j livre V, chap. i.

Une autre variété du genre financier, très heureusement peinte, c'est le Lisimon du Glorieux de Destouches (1732); celui-ci n'est pas un traitant, spéculateur ou fermier, mais simplement tin lourgeois enrichi par un de ces coups de hasard qui signalèrent le temps du Système et laissèrent quelques grosses fortunes debout au milieu de tant de ruines. Brutal, familier, débauché, aussi commun et mal élevé que possible, c'est une plaisante figure, certainement peinte d'après nature et très supérieure au Plutus de BlarivauXi

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rée les hommes d'argent mirent en œuvre pour empêcher la représentation de Turcaret; Marivaux ne rencontra pas de semblables obstacles : cuirassés par l'habitude, les financiers avaient pris leur parti des attaques dont ils pouvaient être Tobjet ; elles ne troublaient pas plus leur orgueil que leur insolente quiétude. Au reste, le Triomphe de Pluttus n'était pas de nalure à les inquiéter beaucoup; au lieu de leur porter à plein corps^ comme Le Sage, de profondes et saignantes blessures, Marivaux les criblait, d'une main légère, de fines épigrammes, peu sensibles à des épidermes épais ; c'est pour le roman et les œuvres morales qu'il réservait une satire plus sérieuse. Ici, il se contente de railler agréablement les vices que Le Sage a flétris : insolence et lourdeur, ignoi'ance et grossièreté, prétentions risibles, ostentation de prodigalité, surtout en amour. A peine, en deux ou trois passages, une saillie mordante, et encore est-ce plutôt le sourire discret de l'homme d'esprit qui se venge des sots, que le rire amer du satirique in* digne ^

Le Triomphe de Plutus n'emprunte à la mythologie qu'un titre. Apollon et Plutus se disputent le cœur d'Aminte, une aimable mortelle du dix-huitième siècle, et, pour lui plaire, ils

1. Chamfort a fait la réflexion suivante : « C'est une chose remarquable, dit-il, que Molière, qui n'épargnait rien, n'a pas lancé un seul trait contre les gens de finance. On dit que Molière et les auteurs comiques du temps eurent là-dessus les ordres de Colbert. » {Anecdotes et bons ntots^ dans les Œuvres choisies, édit. de Lescure, t. il, p. 103.) Sainte-Beuve {Causeries du Lundis t. II, p. 359, note) conclut de là que « par un rare bonheur, cette veine de Turcaret était neuve au théâtre et encore intacte^ même après Molière.» Dans une étude curies Financiers au théâtre {Revue des Deux-Mondes des 1*' et 15 octobre 1870), M. Etienne ne croit pas à la défense de Colbert : <r II n'avait pas besoin de publier un édit à ce siget ; Tordre étant mis dans les deniers publics et les derniers avertissements aux hommes chargés de les manier en tenant lieu. Une condamnation comme celle de Fouquet ôtait toute opportunité aux plaisanteries du théâtre. » Il -trouve cependant le type du financier avide, lourd et grossier dans M. Harpla • de la Comtesse d'Escarbagnas; il relève encore M. Patin dans VEté des Coquettes do Dancourt, la Bredouille dans la Critique du Légataire universel de Kegnard, Basset dans la Coquette ou la Fausse Prude de Baron. Mais, en somme, ce ne sont là que des esquisses; il n'y a ni amertume, ni profondeur dans les plaisanteries de Regnard et des autres contre les financiers ; la vraie satire commence à Le Sage, et Sainte-Beuve a raison de dire qu'avant lui « la veine était intacte. » M. Etienne, qui cite en passant les financiers du Paysan parvenu, ne dit rien du Triomphe de PhUus.

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