LE PRÉJUGÉ DE LA NAISSANCE
universel, ce fut à un degré bien moindre que la plupart de geg contemporains. Il ne considéra jamais le théâtre comme une chaire ou comme une tribune; seulement, animé à un très haut degré du sentiment de la justice et de Tégalité originelle des hommeSy de la haine des préjugés^ il s'était fait un avis sur des questions dont l'importance grandissait tous les jours, et il l'exprimait à l'occasion ; de là, grâce à cette intention morale de plusieurs de ses pièces, un autre c^té sérieux de son théâtre. L'esprit ce philosophique » se laisse deviner dans le caractère de Trivelin, que nous analysions plus haut, et dans beaucoup de rôles de valet; il inspire ouvertement le Préjugé vaincu *.
aftsifttoni aux derniers résultats du genre . Sauf quelques pièces, comme le CharletlX et le Calas de M. J. Chénier, ils sont en général bien médiocres au point de vue littéraire . Et quel chemin ont parcouru les idées de Marivaux ! L*auteur de Vile de la Raison n'aurait certainement pas reconnu la donnée de sa pièce dans l'atroce platitude que Sylvain Maréchal faisait représenter le 18 octobre 1793, sous le titre du Jugement dernief' des rots (voy. l'analyse de cette pièce dans l'ouvrage de M. Welschinger, deuxième partie, chap. 1, p. 201), pas plus que celle de Vile des Esclaves dans les Emigrés aux terres australes de Gamas (24 novembre 1792 ; voy. Welschinger, p. 210).
1 . Gela n'empêche pas Gustave Planche de rendre cet arrêt : « Plusieurs fois j'ai entendu soutenir, à propos de Marivaux, une opinion qui, à défaut d'évidence, se recommande parla singularité •... On allait jusqu'à dire que l'auteur des Fausset Confidences n'était pas demeuré étranger au mouvement de son temps, qu'il avait servi à sa manière, dans la mesure de ses forces, la cause de l'émancipation politique du tiers état. J'avouerai franchement que cette intention libérale qu'on lut proie si généreusement n'a jamais frappé mes yeux.... Une songeait qu'àdi%erlir et n'appelait de ses vœux aucune réforme. » {Loc. eiY., p. 117.) Aujourd'hui, on est tout aussi afÛrmatif que Planche» mais en sens contraire, et avec beaucoup plus de raison. Si, dans les Fausses Confidences^ Araminte épouse son intendant, dans le Jeu de l'Amour et du Hasard, Dorante consentirait à épouser une soubrette, uniquement parce qu'elle est belle et qu'elle a de l'honneur : « L'esprit moderne, dit M. Clément Garaguel, souffle dan« le Jeu de r Amour et du Hasard..,, On sent bien là le progrès qu'avaient déjà lait les idées philoso: phiques dans la société franc lise. Un marquis venant chez Orgon à titre de prétendu de sa fille, se prenant d'amour pour la soubrette de la maison et lui offrant sa main avec son cœur, malgré l'immilité de sa condition, voilà ce qui no s'était jamais vu. Au siècle précédent, aucun auteur comique n'aurait osé risquer rien de pareil. Le mot de Dorante « le mérite vaut bien la naissance, n se trouve, si l'on veut, dans Molière, mais seulement à Vétat latent^ comme on dit aujourd'hui. Ce n'est qu'une idée vague et abstraite, dont rappUcation aurait été impossible. Supposons, en effet, un marquis de Molière épousant une chambrière, par la raison que rang, naissance, fortune, tout doit disparaître devant une âme d'élite, quel scandale à la cour ! et
Le préjugé que vise Marivaux est celui de la naissance, de tous ceux de l'ancien régime le plus insupportable^ car il blessait un sentiment français par excellence, Tamour de Téga^lité. Il était facile, en un pareil sujet, de tomber dans la déclamation : Marivaux Ta soigneusement évitée ; nulle part, dans cette pièce, il ne prêche ni ne plaide; la leçon se dégage toute seule du développement de la situation et des caractères. C'est & une jeune fille qu'il prête ce préjugé, et en cela, remarque Duviquet, il se montre bon observateur : en effet, « on a remarqué de tous temps que les femmes sont plus sensibles que les hommes au sentiment des préférences, et qu'elles attachent un prix infini à toute espèce de supériorité ^. d II fait encore preuve d'observation en se servant de l'amour, le sentiment qui rapproche le plus les distances, pour corriger la jeune fille de ce mépris de la roture qu'elle exprimait avec une impertinente vanité. Notre seul regret, en lisant cette comédie intéressante et bien conduite', c'est que Marivaux se soit
qu'aurait dit le grand roi? Mais, au temps de Marivaux, le grand roi «st mort et la Révolution est déjà dans l'air. > {Jow*naldes Débais, 9 juillet 1877.) Même souffle moderne dans les Fausses Confidences, qui nous semblent, à ce point de vue, le pendant du Jeu de PAmouv et du Hasard; au lieu d'un jeune homme de condition, c'est une jeune veuve qu'elles nous montrent, dédaigneuse de la naissance et bravant le préjugé : « Ces Fausses Confidences, dit M. Henri de Bornier, comme presque tout le théâtre de Marivaux d'ailleurs, sont en avance sur le temps où elles ont paru. Ce n'est pas seulement Tef prit philosophique qui les remplit, on y sent passer je ne sais quel souflle de démocratie; ces belles dames, ces Aramintes, ces sœurs atnées de M*"" de Warens, sont encore plus des révoltées que des passionnées, et ces Dorantes, qui, déguisés en domestique ou en intendant, aiment et se font aimer, sont déjà, sans le savoir, de la famille de Ruy Bios,» {Nouvel/e Revues 15 mars 1881.)
— Deux ans après le Jeu de l' Amour et du Hasard, dans le Glorieux (1732), Destouches attaquait à son tour le préjugé de la naissance; son Valère aime aussi la suivante Lisette et lui propose de Tépouser ; mais autant le langage de Dorante est sincère et passionné, autant celui de Valère est froid et. sonne faux. Vnlère n>xprime, à^tout prendre, que le mensonge d'usage en pareil cas (acte l, se. vui et acte H, se. ii). Sans doute, au dénouement, il épouse Lisette, qui se trouve être la sœur riche et bien née du comte de Tutlère : l'eûl^il épousée si elle Tût restée soubrette? De plus, Valère n'est qu'un fils de bourgeois enrichi, tandis que le gentilhomme Dorante a beaucoup plus de mérite à braver le préjugé.