LE PRÉJUGE DE LÀ NAISSANCE
contenté d'un seul acte pour développer un sujet duquel il eût pu tirer une grande comédie de mœurs en trois actes, sinon en cinq. Paresse ou insouciance, les défauts que nous lui con>
les pièces que Marivaux a données au Théâtre-Français, le Logi et le Préjugé vaincu sont, avec la Surprise de VAmour, les seules qui y soient res'* tées; elles y reparaissent même assez souvent. » (Page 11. Il n*eet ici question, à vrai dire, que des pièces données au Théâtre- Français ; car celui-ci en emprunta plusieurs autres au Théâtre-Italien.) — Longtemps négligée durant notre siècle, elle reparut à la Comédie-Française, le 15 septembre 1868, sous Tadministration de M. Edouard Thierry ; elle n'avait pas été jouée depuis plus de vingt-cinq ans. Cette reprise au milieu des vacances eut peu de succès ; les critiques étaient absents de Paris : MM. Jules Janin, Théophile Gautier, Francisque Sarcey, Paul de Saint- Viclor n'en disent rien. H. Edouard Fournier fut seul à en rendre compte : c Le Pr^'ugé vaincu, dit-il, est du Marivaux à sa seconde manière, qui ne fut pas la bonne, il s'en faut. Marivaux jeune, peut être charmant, et l'est eu effet; ses chansons, qui se recommencent tant de fois, et où le refrain du sentiment, ramené sur lui-même, tient presque partout la place de la chanson même, sont adorables quand c'est la voix de la jeunesse qui les fredonne, et quand il y met pour floritures son esprit en son premier pétillement; mais plus Urd^ lorsqu'il s'est fait vieux, que peuvent- elles être? Ce qu'est le Préjugé vaincu : un radotage de ce joli talent. » (La Patrie, 20 septembre 1868.) On se demande, à lire cette appréciation, si vraiment le critique a vu la pièce : il n'y a trace de radotage ni d'affaiblissement sénile dans le Préjugé vaincu. C'est au contraire du Marivaux de la meilleure manière; au lieu de te répéter, lauteur apporte un élément nouveau d'intérêt par Tidée mèane de sa pièce. Jusqu'alors^ en effet, il n'avait parlé qu'incidemment du préjugé de la naissance, et, cette fois, il en fait le ressort de l'intrigue. Cetle idée parut assez neuve et assez dramatique à Voltaire, pour que, trois ans après, il la reprit dans Nanine (1749), qui porte même pour sous-tilre : ou le Préjugé vaincu. La comédie de Voltaire nous parait inférieure à celle de Marivaux : elle a pour elle le mérite de vers agréables, mais comme le comique en est froid, et que de déclamations, aujourd'hui insupportables! — M. H. Lucas dit assez dédaigneusement du Préjugé vaincu qu'il « n'a d'autre mérite que d'être le prélude des Fausses Confidences, » et que c Marivaux s'y exerçait la main. » (Histoire du théâtre français^ t. I, p. 334.) Appréciation hasardée^ car les Fausses Confidences sont de 1737 et le Préjugé vaincu de 1746.
De nos jours, en pleine démocratie, la donnée du Préjugé vaincu a été reprise avec grand succès par M. Ern. Legouvé, dans une comédie en trois Bciei, Par droit de con^u^/^, (Théâtre-Français, 7 juin 1855). Adoptant avec franchise le parti des vilains, M. Legouvé oppose le mérite à la nais» sance et montre un jeune ingénieur, George Bernard, fils d'une simple fermière, conquérant de haute lutte, à force d'adresse et de droiture) la main de M**' de Rochegune^ fille de vieille race et dont la famille tout entière se soulevait à la seule idée d^une mésalliance. -^ Nous ne parlons pas du Gendre de M, Poirier, de MM. Emile Augier et Jules Sandeau (1854), œuvre aujourd'hui classique, ni de V Étrangère (1876), un des grands succès de la Comédie-Française dans ces dernières années : ces deux pièces traitent aussi du préjugé nobiliaire aux prises avec les iJées d'égalité, mais elles le prennent après le mariage et non plus avant, comme le Préjugé vaincu et Par droit de conquête.
270 L'AUTEUR DRAMATiaUE.
naissons nous ont peut-être, une fois de plus, privés d'uu chef-d'œuvre.
Celte pièce n'est pas la seule où Marivaux ait tourné en ridicule le préjugé nobiliaire; il Tavait raillé déjà dans plusieurs scènes de la Double Inconstance^ surtout dans celle ' où Ton apporte à Arlequin des lettres de noblesse, dont il n'a que faire, et dont il se moque très agréablement.
V Héritier de Village appartient aussi au genre de la satire philosophique, mais en sens inverse. Après les vrais nobles infatués de leur tilre, voici des roturiers qui achèteraient volontiers des savonnettes à vilains. Molière avait pris ce dernier travers dans la bourgeoisie de son temps; Marivaux, accenluaot le ridicule, descend jusqu'aux paysans, el les montre, dans nvresse d'une fortune récente, songeant du premier coup à s'anoblir. Redoutable tentative que de rivaliser avec Molière dans la peinture d'an même défaut ! Marivaux néaa-
1 . La Double Inconstancct acte \i[, se. iv. Et aussi dans une de ses pre* mières pièces, ie Dénouement imprévu (10 décembre 1724)» dont la première scène renferme ce passage très caractéristique :
« MaItre Pierre. — Mais pourquoi est ce que monsieur Argante ne veut pas vous bailler sa flllef... Est-ce que le futur est plus riche que vous?
Dorante. — Non : mais il est gentilhomme, et je ne le suis pas.
Maître Pierre. — Pargué, je vous trouve pourtant fort gentil, moi.
Dorante. -* Tu ne m'entends point i je veux dire qu'il n'y a point de noblesse dans ma famille.
Maître Pierre. — Eh.bien ! boutez-y-en ; ça csl-il si char pour s'en faire faute?
Dorante. — Ce n'est point cela; il faut être d'un sang noble.
MAÎf RB PIERRE. — D'un sang noble? Qucu guiable d'invention d'avoir fait comme ça du sang de deux façons, pendant qu'il viantdu même russiaul »
Cependant, pas plus que G. Planche, N. Brunclière n'admet que Marivaux ait pensé sur la noblesse comme ses contemporains : « Ne brouillons pas les temps, dit-il, ne transportons pas nos idées de revendication el de protestation dans le passé, ne voyons pas plus une attaque à la noblesse dans les Fausses Confidences que dans les Plaideurs une attaque à la magistra» ture, et) par grâce, dans le fln cristal de Marivaux, si délicatement taillé, ne versons pas le gros vin de nos utopies socialistes. » {Revue des DeuX" Mondes^ f avril 1881.) G^est spirituellement dit, mais, outre que la satire du préjugé nobiliaire n'est pas a une utopie socialïsie, » il n'y a pas dans Marivaux que les Fausses Confidences; que Ton y joigne le Prijugé vaincu, la Double Inconstance, plusieurs scènes éparses dans d'autres comédies, de nombreux passages des romans (voy. ci-après, troisième partie, chapitre m), et l'on verra s'accuser nettement ches notre auteur les sentiments du tiers état de 1789.
LE PRÉJUGÉ CONTRE LE MARIAGE. â71
moins en sort à son honneur, malgré la très courte étendue de sa pièce, qu'il aurait certainement pu développer davantage ^ Biaise et sa femme Claudine, devenus riches par un héritage subit, songent d'abord à changer de manière et de mœurs; de là, peinture satirique du beau monde, qu'ils veulentimiter,etde l^amour mondain. Encore une fois, Marivaux se parodie luiraéme avec esprit et gaieté ', et, chemin faisant, il relève un des plus tristes défauts de son temps, le ridicule jeté sur la fidélité conjugale^. M. Jourdain avait Dorante et la marquise pour le berner et l'exploiter ; de même Claudine et Biaise ont M"* Damis et le chevalier, qui, les sachant riches, demandent sur-le-champ pour eux-mêmes la main de leurs enfants, M"* Damis celle de Colin, le chevalier celle de Lisette. C'est une mésalliance, mais qu'importe ! Si M"" Damis hésite en disant : « La démarche me parait humiliante. » — a Cousine, répond le chevalier, savez-vous de quoi vit l'orgueil de la no-
1 . V Héritier de Village est de 1725 ; trois ans plus tard d'Allainval reprenait le même sutjet dans VÉcole des Bourgeois^ avec des personnages inter* médiaires entre ceux de Molière et ceux de Marivaux : ce ne sont ni de bons bourgeois, comme dans le premier, ni des paysans comme dans le second, mais des flnancieri récemment enrichis. D'Allainval approche de Molière et dépasse Marivaux dans deux scènes excellentes^ celle où le marquis de Moncade, sans rien perdre de son grand air, se laisse acheter par M*"® Abraham, sa future belle-mère, et colle où il joue Torgueil financier de l'oncle Mathieu » dont la réfislance au mariage fléchit, lorsque le marquis l'aborde en l'embrassant et se déclare son neveu.