‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 186 sur 445 · Scène n · texte numérisé non relu

Scène n

3. Scène u : « Je te varrions, dit Biaise à sa femme, un régiment de galants à l'entour de toi, que je sis obligé de passer mon chemin ; c'est mon savoir-vivre que ça; li aura trop de froidure entre nous. > Claudine résiste d'abord : « Celte Troidure me chilfunne, ça ne vaut rien en ménage ; je sis d'avis que Je nous aimions bian au contraire. » Mais Dlaise lui explique que cela serait du dernier ridicule ; sa femme prendra donc au moin» un galant, et lui aura une maîtresse, c queuque chiffon de femme, qui sera bian laide^ bian sotte, qui ne m'aimera point, que je n*aimerai point non pus, qui me fera des niches; mais qui me coûtera biaucoup, et qui ne vaura guère, et c*08t là le plaisir. »

^D'Allaintal a visiblement imité cette scène dans la pièce citée plus haut, VÉcole des Bourgeois, Le marquis de Moncade fait à sa future, Benjamine, la même leçon que Blaite à Claudine : « Un mari qu'on aime! Biais cela est fort bien; continues, courage! Un mari qu'on aime! Gardez vous bien de parler ainsi : cela vous décrierait, on se moquerait de vous. Voilà, dirail-on, le marquis de Moncade; où donc est sa petite femme? Elle ne le perd pas de vue^ elle ne parle que de lui, elle en est folle. Quelle petitesse ! quel travers ! » — « Est ce qu'il y a du mal à aimer son mari? » observe timidement Benjamine. — « Du moins, répond Moncade, il y a du ridicule. » L'idéal du ma«

blesse? De ces petites hontes qui vous arrêtent ^ > Quant à Biaise, il s*empresse d*agréer leur demande , et, pour ne point faire rougir son gendre et sa belle-fille^ il sera noble lui aussi : « J^achèterons de la noblesse ; elle sera toute neuTe, elle ne durera plus longtemps ^. o Et déjà, escomptant sa Tuture grandeur, il veut imiter en tout cette noblesse, dont il va être; il ne payera donc pas ses créanciers : € On a un rang qui brille, des équipages qui roulont toujours, des laquais qui grugeont tout... Les petites gens sont bian heureux. Hais il y a une bonne coutume ; on emprunte aux marchands, et on ne les paye point; ça soutient un ménage^. » Biaise ferait donc un excellent gentilhomme, mais, hélas! néant de ces rêves! un I

riage est de vivre « en bons amis ; » la « tendresse bourgeoise » et la jaloasie « dégraderaient un homme comme il faut. » Voy., sur les singuliers ménages que faisaient ces théories, outre le livre de M. Bertin, les Mariage* dans ^ancienne société française, de Concourt, la Femme au dix-huitième sièclcy cb. v^ p. 230-239, H. Taine, les Origines de la France contemporaine, t. I, p. 170 à i^^, et, sur la peinture au théâtre du préjugé contre le mariage, Saint-Marc-Girardin, Cours de littérature dramatique, t. V, p. 166-186^ et A. Fontaiae, le Théâtre et la Philosophie, deuxième partie, chap. iv.

1. V Héritier de Village, scène iv. — On a d^à vu dans le théâtre de Marivaux des chevaliers jouant des rôles plus ou moins sympathiques ou plaisants (voy. ci-dessus, p. 2âA), mais ayant tous comme un air de lamille ; le chevalier est, plus ou moins, un aventurier de fortune ou d'amour, riche d'espoir, léger d'argent, hardi ou effronté, spirituel ou cynique. Celui de VHéritier de Village, sorte d'ofllcier sans troupes, en habit d'uniforme mal déterminé, est tout à fait de Tespèce dont parlait Montfleury dans la Pille capitaine (1 672, acte I, scène vin) :

Vous vous faites nommer monsieur le chevalier, Et vous ôtcs do ceux dont la cbcvalerio N'eut jamais à Paris d'ordre que l'industrie.

Ainsi, le titre que Marivaux donnait â ces sortes de personnages n'était point pris au hasard; il répondait à une réalité des mœurs du temps. La bonne compagnie, dit un historien du dix-huitième siècle, « était envahie par deux espèces d'êtres amphibies, qui naissaient, qui se créaient d'euxmêmes, dans les basses eaux de la noblesse et du clergé : c'étaient les abbéa et les chevaliers. Ceux-ci avaient succédé aux marquis de la comédie de Molière; ils se passaient de naissance, de fortune et même d'éducation, pourvu qu'ils eussent acquis l'air et le ton du monde, avec beaucoup d'audace et d'impertinence, avec un certain esprit naturel qui les soutenait et les recommandait dans la société où ils prenaient pied. On les avait nommés des néceS" saires sous Louis XIV*, sous Louis XV ils étaient devenus des indispensables , Les uns se donnaient pour des officiers hors rang ou en congé, les autres pour des fils ou des neveux de gentilshommes de province. » (P. Lacroix, le Dix-huitième siècle, — Institutions, usages et costumes, chap. xvui, p. A38*)

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