‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 187 sur 445 · LES GRIEF DES FEMMES · texte numérisé non relu

LES GRIEF DES FEMMES

inslanl l'avait enrichi, un instant va le ruiner. On lui annonce tout à coup que le dépositaire de sa fortune a fait banqueroute; le chevalier et M"*' Damis décampent prestement, tandis que, nouvelle Perrette, Claudine s'écrie : « Vlà bien des équipages chus et des casaques de reste. » Biaise est plus philosophe : « Moi je pense qu'il y a encore du vin dans le pot et que j allons boire ^ »

Ces satires et d'autres semblables se retrouvent chez la plupart des auteurs dramatiques contemporains de Marivaux ; il n'est guère plus hardi ni plus agressif que d'ÂlIainval, Destouches ou Gresset, mais, dans une curieuse pièce longtemps ignorée et naguère remise en lumière, la Nouvelle Colonie ou la Ligue des Femmes *, il reprend ses habitudes d'originalité et dépasse de beaucoup ses contemporains.

11 est aisé de voir par rensemble des œuvres de Marivaux qu'il est très sympathique aux femmes; non seulement il les traite toujours avec galanterie, même lorsqu'il les raille, et

t. V Héritier de Villnge fui une des pièces de Marivaux les plus mal accueillies du public ; elle est encore une des plus maltraitées par la critique rançaisc. Jouée, sans nom d'auteur, devant une salle à peu près vide, elle n'eut que six représentations, et le rédacteur du Mercure ne daigna même pas en rendre compte. Plus tard, les comédiens essayèrent de la reprendre, au retour d*un voyage à Fontainebleau (Desboulmicrs, t. 11, p. Al 3), uù le cour l'avait sans doute vue avec plaisir ; elle n'eut pas plus de succès. Selon Desbouimiers, ce a n'est qu'une mauvaise copie de VLsuriei' gentilhomme, » pièce Oubliée de la même époque. Duviquet (Œuvrer de Marivaux, t. IV, p. ^h) la trouve mal conduite et brusquement terminée; c l'auteur, dit-il, ne s'est pas mis en frais de combinaisons dramatiques ; et il en avait besoin cependant, ici plus qu'ailleurs, pour rajeunir un sujet déjà vieux de son temps. » M. Ed. Fournier (p. 23} avance, gratuitement, que Marivaux avait € bâclé tant bien que mal » ce petit acte « avec des réminiscences plus ou moins arrangées et rajeunies de George Dandin et du Bourgeois gentil' Jiomme, » — Tout cela est fort injuste; la pièce est amusante, originaU*, malgré la donnée, et parait foit soignée. £n Allemagne, elle trouva un vif succès avec la traduction de Kriegern, et Leasing en parle avec un véritable enthousiasme : c Cette petite pièce est ici marchandise pour la place, et (ait toujours beaucoup de plaisir.... Tout le monde aurait pu imaginer la fable, mais peu d*auteurs auraient pu y introduire autant d'inléièt que Bfarivaux. C'est la gaieté la plus comique, l'esprit le plus drôle, la satire la plus malicieuse : on rit à ne pouvoir reprendre haleine. » (Dramaturgie de Hambourg, trentL-troisième soirée, trad. fr. de Ed. de Suckau et L. Crouslé, p. 137.) — On a vu plus haut que d'Allainval avaitimité V Héritier de Village; Picard en a tiré l'idée principale de sa spirituelle comédie des Marionnettes.

2» Yoy. ci-après, Appendice m et iv, b.

MAAIVAUX. 1^

274 L*AUTËUR DRAMATIQUE.

seul leur donne au théâtre la première place jusqu'alors réservée aux hommes S niais il n*est point partisan de la manière humiliante dont on les élève', de leur infériorité sociale; il laisse entendre que la frivolité qu'on leur reproche vient plutôt d'une éducation mal entendue que de la nature. Il signale les dangers que leur faiblesse, les mœurs, l'organisation de la société leur font courir. Nous le verrons déplorer, avec une émotion sincère et communicative, le sort d une orpheline seule au milieu de Paris^, celui d'une jeune fille que la misère pousse au déshonneur *, etc. Il voudrait pour elles à la fois plus de protection et plus d'indépendance, un plus juste partage de droits et de devoirs. Dans la Nouvelle Colonie il a résumé d'une manière fort plaisante les griefs qu'elles pourraient faire va* loir contie les hommes, et les a montrées en révolte ouverte contre l'oppression. A vrai dire, il ne prend pas ouvertement parti pour elles; il leur donne même tort par l'exagération de la thèse qu'il leur prête, par les railleries sans amertume qu'il ne leur épargne guère, par le dénouement de l'intrigue où il les jette, mais on sent bien, aux justes plaintes mêlées à leurs griefs imaginaires, qu'il leur reconnaît le droit de protester et qu'il espère faire passer, à la faveur de la satire, quelques vérités dont elles profiteront tôt ou tard ^.

La scène de la Nouvelle Colonie est encore dans une de ces lies de géographie fantaisiste, dont Marivaux a créé tout un

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