‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 189 sur 445 · LES GRIEFS DES FEMMES. Î · texte numérisé non relu

LES GRIEFS DES FEMMES. Î

archipel. Celle-ci esl peuplée d'exiléSjSeigneurs et nobles dames de Tantiquité, comme Timagène et Arlhénice^ bourgeois et bourgeoises très modernes, comme M. et M""' Sorbin. Timagène et M. Sorbin sont chargés par les hommes de rédiger les lois de leur « nouvelle colonie, » mais Arthénice et M""' Sorbin trouvent Toccasion favorable pour s'insurger contre la tyrannie masculine et légiférer elles jaussi. Vite une assemblée de femmes est convoquée, dans laquelle Arthénice prononce un grand discours, piquant résumé de tous leurs griefs :

L'oppression dans laquelle nous vivons sous nos lyraus, pour ôlrc si ancienne, n'en est pas devenue plus raisonnable ; n'attendons pas que les hommes se corrigent d'eux-mêmes ; Tinsuffisance de leurs lois a beau les punir de les avoir faites à leur tête et sans nous, rien ne les ramène à la justice qu'ils nous doivent, ils ont oublié qu'ils nous la refusent. Dans l'arrangement des affaires, il est décidé que nous n'avons pas le sens commun, mais tellement décidé que ça va tout seul et que nous n'en appelons pas nous-mêmes.

— Eh ! que voulez-vous, répond une des femmes. On nous crie dès le berceau, vous n'êtes capables dé rien, ne vous mêlez de rien, vous n'êtes bonnes à rien qu'à être sages; on l'a dit à nos mères qui l^onl cru, qui nous le répètent ; on a les oreilles rebattues de ces mauvais propos ; nous sommes douces, la paresse s'en mêle, on nous mène comme des moutons.

Arthénice reprend ; elle fait Féloge de la beauté des femmes, leur première et incontestable supériorité, puis :

Venons à l'esprit, et voyez combien le nôtre a paru redoutable à nos tyrans ; jugez-en par les précautions qu'ils ont prises pour l'étouffer, pour nous empêcher d'en faire usage ; c'est à filer, c'est à la quenouille, c'est à l'économie de leurs maisons, c'est au misérable tracas d'un ménage que ces messieurs nous condamnent. Ou bien, c'est à savoir prononcer sur des ajustements, c'est à les réjouir dans leurs soupers, c'est à leur inspirer d'agréables passions, c'est à ré^ gner dans des bagatelles, c'est à n'être nous-mêmes que la première des bagatelles ; voilà toutes les fonctions qu'ils nous laissent ici-bas ; à nous qui les avons polis, qui leur avons donné des mœurs, qui avons corrigé la férocité de leur âme, à nous sans qui la terre ne serait qu'un séjour de sauvages qui ne mériteraient pas le nom d'hommes.... Il est vrai qu'on nous traite de charmantes, que nous sommes des astres, qu'on nous distribue des teints de lis et de roses, qu'on nous chante dans des vers où le soleil pâlit de honte à notre

aspect, et, comme vous le voyez, cela est considérable^.... Qu'en arrive-t-il? que par simplicité nous nous entêtons du vil honneur de leur plaire et que nous nous amusons bonnement à être coquettes, car nous le sommes, il faut en convenir.

Aveu quL amène cette juste réplique d'une des Temnies : € Est-ce notre faute? Nous a*avons que cela à faire ^. >

Cette tirade est-elle si déraisonnable et n'y a-t-il pas bien des vérités dans ces amusantes exagérations^?

Tant d'éloquence transporte les femmes. Guerre aux hommes ! Malheureusement H*"* Sorbin compromet tout. Matrone déjà mûre, elle a renoncé, et pour cause, à la coquetterie; elle engage donc ses compagnes à Timiter : « Allons, point de quartier, je fais vœu d'être laide, et votre première ordonnance

i. Marivaux devance ici J.-J. Rousseau, qui écrira viogl-neuf ans plus tard, en 1758, avec plus de vigueur assurément et à un tout autre point de vue, mais noo avec plus d'agrément et d'esprit : c II ne serait pas difficile de montrer qu'au lieu de gagner (à la galanterie des hommes pour elles), les femmes y perdent. On les flatte sans les aimer; on les sert sans les honorer : elles sont entourées d'agréables, mais elles n'ont plus d*amants ; et le pis est que les premiers, sans avoir les sentiments des autres, n'en usurpent pas moins tous les droits.... Pour moi, j'ai peine a concevoir comment on rend ussez peu d'honneur aux femmes pour leur oser adresser sans cesse ces fades propos galants, ces compliments insultants et moqueurs, auxquels on ne daigne pas même donner un air de bonne foi : les outrager par ces évidents mensonges, n'est-ce pas leur déclarer asses nettement qu'on ne trouve aucune vérité obligeante à leur dire? Que l'amour se fasse illusion sur les qualités de ce qu'on aime, cela n'arrive que trop souvent; mais est-il question d'amour dans tout ce maussade jargon? Ceux même qui s'en servent, ne s'en servent-ils pas également pour toutes les femmes? et ne seraient-ils pas au désespoir qu'on les crût sérieusement amoureux d*une seule? » {Lottre à (TAiemb^t't sur les spectacles.)

Page 1