FÉERIES
simple coup de baguelle suffirail à le transformer : la fée préfère laisser à Tamour le soin de le rendre aimable. L'amour, en effet, remplit son rôle, mais ce n'est pas au profit de la fée : dédaignant celle qui veut Télever jusqu'à elle et qui multiplie les promesses les plus séduisantes, Arlequin aime Sylvia, une modeste bergère. Transportée de dépit, la fée veut se venger, mais un stratagème ingénieux la dépouille de sa baguette et de sa puissance, et Arlequin s'empresse de mettre son bonheur en sûreté. C'était Tomasini * qui jouait le rôle d'Arlequin ; il y était merveilleux, d'abord de niaiserie amusante, puis de verve et de gentillesse, lorsque l'amour avait fait son œuvre. Heureux mélange du genre italien et du genre français, la pièce avivait à chaque instant l'intérêt par d'amusants jeux de scène, où se donnait libre carrière la mimique expressive du buffo d'Italie, digne succeseur du Français Dominique ' sur la scène de la rue Mauconseil ; cette mimique suffisait souvent au succès des pièces et Marivaux y ajoutait, par surcroît, un dialogue étincelant. Nous ne connaissons plus les féeries de ce genre, double régal des yeux et de l'esprit ; le machiniste et le costumier se chargent aujourd'hui d'amuser les yeux ; de l'esprit, il n'est plus guère question.
Comme les féeries, les pièces héroïques admettaient une grande liberté d'invention ; c'était encore un genre souple et commode, sans règles bien définies. Pour ce motif, Marivaux devait les aimer; en effet, il en écrivit trois. Deux sont assez faibles, le Triomphe de V Amour et la Dispute, mais la troisième, le Prince traresliy mérite, à notre sens, d'être rangée parmi les chefs d'œuvre de Marivaux. Le Triomphe de V Amour rappelle, par son intrigue romanesque et compliquée, ces
i. Voy. ci-desfus, p. 2/)9, n. 2.
2. Pierre-François Biancolclli^ dit Dominique, dit Arlequin, dit Trivelîn, fils d'un fameux bouffon italien fort goûté He Louis XIV et mort en 1688 (voy. Gampardon, t. l, p. 61 et5uiv.), naquit à Paris en 1680 et mourut en 1734. Après avoir joué quelques années en province, il vint à Paris en 1710 et parut avec gran<l succès, sous le masque d'Arlequin, aux foires Saint-Germain et Saint-Laurent. En 1717, le duc d'Orléans, qui l'aimait beaucoup, le fit admettre dans la troupe italienne de Lélio. Il y excella dans les rôles de Pierrot et de Trivelin^ et joua même des rôles de femme avec beaucoup de grâce. Esprit lettré, il composa un grand nombre de comédies et de parodies, a?ec Riecoboni, Romagnesi, etc., et publia une traduction d'Horace.
premières comédies dans lesquelles Corneille accumulait comme à plaisir les invraisemblances et les coups de théâtre^. La donnée seule de la pièce est étrange : une jeune fille, Léonide, se déguise en homme, afin de pénétrer dans la maison d*un philosophe, où se trouve le bel Agis, qu'elle aime et dont elle veut se faire aimer. Il rappelle aussi la Clélie et le Grand Cyrtis : les personnages de la pièce sont empruntés à l'ancienne Sparte, et, bizarre amalgame, à côté du philosophe Hermocrate, du jeune Agis, < fils de Cléomène, ancien roi de Sparte, » nous retrouvons l'éternel Arlequin. Mais, si les personnages sont anciens, leurs sentiments et leur langage ne le sont guère; il n'y a pas, dans toute la pièce, trace de couleur antique'. La Dispute est tout aussi invraisemblable et fausse : c'est une longue dissertation, dans un cadre oriental, sur la question de savoir lequel de la feiume ou de Thomme a donné le premier exemple d'inconstance et d'infidélité. A peine si, de loin en loin, quelques aperçus délicats sur la coquetterie féminine relèvent une métaphysique froide et précieuse et une action languissante^.
Il serait difficile de déterminer exactement à quel genre appartient le Prince travesti. Ce n*est pas simplement une comédie héroïque, car les personnages, quoique de condition
1. Le sujet n*a aucune analogie avec le fameux opéra de Quinault, mu^ .sique de Lulli^ joué par la cour à Saint-Germain, sous le môme titre, le 21 janvier 1681. On peut voir sur cette dernière pièce de curieux détails dans VHùioire du costume au théâtre de M. Ad. Jullien, chap. Ifl, p. A6 et suiv.
2. La bizarrerie de cet amalgame parut excessive aux contemporains de Marivaux eux-mêmes : « Celte comédie n*eut aucun succès, dit Desboulmicrs {Histoire du théâtre italien, t. UI, p. 468). Le public fut avec raison révolté rlc voir une princesse de Sparte te déguiser pour venir chercher un jeune homme dont elle n'est point sûre d'être aimée, et tromper un philosophe par une fourberie digne de Scapin. »
3. C*est aux pièces de ce genre, comme aussi à la Réunion des Amours et au Triomphe de Plutus, que 8*appliquerait le plus justement Tépigramme dont Voltaire se défendait sur c les comédies métaphysiques > de Marivaux, d'autant mieux qu'il ajoute dans la lettre déjà citée (ci-dessus, p. 89) : « Je n'entends par ces termes, que ces comédies où Ton introduit des personnages qui ne sont point dans la nature, des personnages allégoriques, propres tout au plus pour le poème épique, mais très déplacés sur la scène, où tout doit être peint d'après nature. Ce n'est pas, ce me semble^ le défaut de M. de Marivaux. » Ce défout-lè, on vient de le voir, est an contraire assez fréquent chez lui.
UN DRilME DE PASSION : LE PRINCE TRAVESTI. 283
très élevée, n'ont rien de convenlionnel ni de trop éloigné de la vie réelle; ce n'est pas une comédie historique, car le sujet, purement imaginaire, n'emprunte à l'histoire que des noms. Ce n'est pas non plus, quoique la scène soit en Espagne, à Barcelone, la comédie de cape et d'épée : il y manque les complications d'inlrigue, l'exagération romanesque de langage et de sentiment qui sont le propre du genre. Ce serait plutôt une tragi-comédie, par le rang des personnages, l'intérêt saisissant de plusieurs situations et le dénouement heureux de l'intrigue ; mais, en somme, personne n'y meurt et l'intérêt ne va pas jusqu'à l'élément tragique par excellence, la terreur. C'est une sorte de drame à la manière romantique*, sans coups d'épée, sans déclamation ni enflure, une pièce à part, à laquelle rien ne saurait être comparé dans l'ancien répertoire, ni peut-être dans le répertoire moderne.
Le prince de Léon, séduisant cavalier, caractère chevaleresque, cœur ardent, court le monde sous le nom de Lélio, pour s'instruire, s'éprouver, et se rendre digne du « métier de roi. » Il rencontre une noble dame, Hortense, parente de la souveraine de Barcelone, la délivre d'une attaque de brigands et la quitte bientôt, plein d'une passion naissante qu'elle partage sans l'avouer. Peu après, le noble aventurier se jette dans un combat livré par l'armée de Barcelone à celle d'un État voisin, et décide la victoire en faveur de la première. Reçu à la cour de Barcelone comme un sauveur, il est bientôt aimé de la princesse, souveraine de cet Etat.
C'est à ce moment que commence l'action. La princesse avoue à Hortense qu'elle aime Lélio et désire l'épouser; elle la charge de le lui faire entendre. Hortense n'a pas encore vu Lélio à la cour; elle va donc s'acquitter de sa mission, lorsqu'elle reconnaît en lui son libérateur. Leur mutuel amour se ranime aussitôt; Hortense, toutefois, s'efforce de dissimuler ce qu'elle éprouve; elle s'acquitte de sa mission mais mollement,
1. La ressemblance est, à certains ég^ards, aussi complète que possible, et l'on dirait que la pièce est taillée sur le patron devenu commun, pour ne pas dire vulgaire, depuis les chefs-d'œuvre de Victor Hugo. U n*y manque ni le trattre (c'est le courtisan Frédéric, que nous avons étudié ci-dessus, p. 250, et dont, par suite, nous négligeons le rôle dans l'analyse qui va suivre), ni le personnage comique, qui est ici Arlequin, la pièce ayant été jouée au Théâtre- Italien.
28i L'AUTEUR DRAMATIQUE.
sans éloquence ni chaleur ; Lélio lui répète qu'il n'aime qu'elle, et, à force d'instances, lui arrache un demi-aveu. Nous ne sommes pas encore sortis, dans cette scène, du genre habituel à Marivaux ; mais ici le rang des personnages, les jalousies puissantes qui s'agitent autour d'eux et dont ils peuvent être victimes, le mélange des secrets d'État et des intrigues amoureuses relèvent le marivaudage d'une teinte de noblesse, presque de gravité*.
Cependant Hortense doit rendre compte de sa mission à la princesse : « 11 m'a paru, dit-elle, pénétré d'un profond respect » : — « Cela est bien froid, » répond la princesse avec dépit. Elle remarque bientôt l'embarras et les réticences d'Ifortense, et la presse de questions. Hortense souflre de cet interrogatoire, mais elle garde son secret : « H peut avoir le cœur pris, > dit enfin avec un soupir la princesse très indécise^. 11 faut pourtant prendre un parti, car un ambassadeur du roi de Castille est venu demander, au nom de son maître^ la main de la princesse. Celle-ci charge Lélio qui survient de répondre à l'ambassadeur : < Je ne vous dirai point, ajoute-t-elle, quelles seraient mes intentions là-dessus ; je m'en tiens à souhaiter que vous les deviniez^. »
Voilà l'intrigue fortement nouée. Lélio profite de la mission dont il est chargé pour mettre Hortense en demeure de se décider : « Vous venez d'entendre la princesse ; elle veut que je prononce sur le mariage qu'on lui propose. Si je refuse de le conclure, c'est entrer dans ses vues et lui dire que je l'aime; si je le conclus, c'est lui donner des preuves d'une indifférence dont elle cherchera les raisons. La conjoncture est pressante; que résolvez- vous en ma faveur? » Hortense hésite; elle ne veut pas trahir la confiance de la princesse, elle ne veut pas désespérer Lélio. Elle soutient donc, et contre Lélio et contre elle-même, une lutte de plus en plus difficile et douloureuse; elle nie un amour qui éclate dans ses négations mêmes : « Je
1. Cette remarque 8*appliqiie à tous les personnaj^es de la pièce; les valets eux-mêmes se sentent oblif^és par la qualité de leurs maîtres et se modèlent sur eux ; malgré son esprit et sa gaieté, malgré la tradition, Arlequin s'abstient de ses lazzi traditionnels, et Lisette parle un langage naturel et uni.