LE PRINCE TRAVESTI
Etonné de rencontrer chez un favori d'aventure, dont il croyait avoir facilement raison, tant de loyauté jointe à une si lière assurance, l'ambassadeur se laisse aller au dépit et devient blessant :
La princesse n'est sans doute l'objet que de vos respects; mais le bruit qui court sur votre compte vous expose, et, pour le détruire, je vous conseillerais de porter la princesse à un mariage avantageux à l'État.
LÉLIO
Je vous suis très obligé de vos conseils, Monsieur ; mais j'ai regret à la peine que vous prenez de m'en donner. Jusqu'ici les ambassadeurs n'ont jamais été les précepteurs des ministres chez qui ils vont, et je n'ose renverser l'ordre. Quand je verrai votre nouvelle méthode bien établie, je vous promets de la suivre.
l'ambassadeur
Je n'ai pas tout dit. Le roi de Castille a pris de l'inclination pour la princesse sur un portrait qu'il en a vu ; c'est en amant que ce jeune prince souhaite un mariage que la raison, l'égalité d*âge et la politique doivent presser de part et d'autre.... La vengeance des princes peut porter loin, souvenez-vous-en.
LÉLIO
.... Je ne laisserais pas que d'embarrasser le ressenlinieut de votre prince. 11 lui serait plus difficile de se venger de moi que vous ne pensez.
l'ambassadeur
De vous?
LËUO
Oui, de moi.
l'ambassadeur
Doucement, vous ne savez à qui vous parlez.
LÉLIO
h sais qui je suis ; en voilà assez.
l'ambassadeur
Laissez-là ce que vous êtes; et soyez sur que vous me devez respect.
LÉLIO
Soit, et moi je n'ai, si vous le vouiez, que mon cœur pour tout avantage ; mais les égards que Ton doit à la seule vertu sont aussi légitimes que le respect que Ton doit aux princes; et fussiez-vous le roi de Castille même, si vous êtes généreux, vous ne sauriez penser autrement. Je ne vous ai point manqué de respect, supposé que je vous en doive ; mais les sentiments que je vous montre depuis que je vous parle méritaient de votre part plus d'attention que vous ne leur en avez donné. Cependant, je continuerai à vous respecter, puisque vous dites qu'il le faut, sans pourtant en examiner moins si le mariage dont il s'agit est vraiment convenable '.
N'est-ce point là un noble et beau langage, simple et ferme, vraiment digne de deux rois? Marivaux, qui n'avait su faire parler ni Flaminius, ni Ânnibal, prend ici sa revanche, et, sans forcer le Ion, atteint la grandeur tragique. Il y a bien quelques faiblesses dans celle longue scène ; Texpression n*a pas toujours assez de relief et de concision; mais l'ensemble est de grande allure^ et 1 élan, ce que Sainte-Beuve appelle € le coup de collier chevaleresque*, > emporte ces tirades, anime ces répliques, parfois vibrantes et sonores comme des chocs d'épées.
Cependant la princesse, de plus en plus étonnée de l'embarras d'Hortensc et blessée de la froideur de Lélio, soupçonne enCn leur amour; une lettre qu'elle fait remettre à Horlense comme venant de Lélio ne lui laisse bientôt aucun doute. On devine sa fureur; Ilortense, menacée par elle, pousse un cri de désespoir : « Arrêtez un moment, Âladame, je suis moins coupable que vous ne pensez.... Elle fuit.... Elle ne m'écoute point. Cher prince, qu'allez-vous devenir?... Je me meurs! c'est moi, c'est mon amour qui vous perd! xMon amour! ah! juste ciel! mon sort sera-t-il de vous faire périr**? > Ce n'est pas à elle-même qu'elle songe, mais à Lélio, à qui tout à l'heure elle exprimait avec une éloquence déchirante sa passion et ses angoisses :
C'est une àme violente (la princesse); elle vous aime, elle s«' flattait que vous l'aimiez; elle vous aurait épousé, tout inconnu i)uo