LA HÈRE CONFIDENTE
si ta mère ne l'entendait pas. Eh ! mais cela se doit ; il y aurait mauvaise foi à faire autrement <•
Mais, dira-t-on, M"' Argante trompe sa fille; elle apporte une arrière-pensée dans ce rôle de franchise et d'abandon réciproque ' ; la mère ne saurait ignorer ce que la confidente apprendra et ne pas en profiter. Sans doute, mais si parfois la lin peut excuser les moyens, si une habileté quelque peu astucieuse peut être mise au service d*une cause respectable entre toutes, n'est-ce pas ici, dans une circonstance aussi décisive et aussi grave?
La confidente d'une jeune fille ne peut guère recevoir que des confidences d'amour; aussi Angélique raconte-t-elle bientôt son aventure avec Dorante *. Il est entendu que la mère ne saura rien, mais la confidente est effrayée; elle a droit de conseil et elle use de son droit :
Peu s'en faut, dit-elle, que je ne verse des larmes sur le danger où je te vois de perdre l'estime qu'on a pour toi dans le monde.
ANGÉLIQUE
Gomment donc? l'estime qu'on a pour moi! Vous me faites trembler. Est-ce que vous me croyez capable de manquer de sagesse?
M"" ARGANTE
Hélas! ma ûlle, vois ce que tu as £Edt; te serais-tu crue capable de tromper ta mère, de voir à son insu un jeune étourdi, de courir les risques de son indiscrétion et de sa vanité, de t'exposer à tout ce qu'il voudra dire et de te livrer à Tindécence de tant d'entrevues
i. La Mère confUiente^ acte I, se. ii.
2. L'aveu de la jeune fille et la manière dont la mère l'obtient sont traités avec une délicatesse exquise ; rien ne saurait surpasser la grâce pudique de l'une, l'adresse insinuante de Tautre. Jamais Marivaux, qui fait parler les ingénues avec un charme inconnu avant lui, n'a été mieux inspiré que dans ce duo de tendresse. On ne saurait toujours citer ; nous renvoyons à la pièce même, acte I, scène vni. Nous ne voyons guère, dans toute notre littérature, et encore en dehors du théâtre, qu'une scène qui puisse être rapprochée de celle-ci : c'est, dans la Princesse de Clèves (troisième partie), l'aveu que rhéroïne fait a son mari des sentiments qu'elle éprouve pour M. de Nemours, en lui demandant protection contre elle-même. Dans son Histoire de Sibylle (p. 223-227), M. Octave Feuillet a traité avec sa délicatesse habituelle une situation semblable : la duchesse Blanche, sur le point de manquer ^ ses devoirs, avoue aussi à son mari la passion coupable qui la domine.
secrètes, ménagées par une misérable suivante sans cœur, qui ne s'embarrasse guère des conséquences, pourvu qu'elle y trouve son intérêt, comme elle l'y trouve sans doute? Qui t'aurait dit, il y a on mois, que tu t'égarerais jusque-là ? Taurais-lu cru ?
ANGÉLIQUE, tristement.
Je pourrais bien avoir tort ; voilà des réflexions que je n'ai jamais faites.
M"® ARGANTE
Eh ! ma chère enfant, qui est-ce qui te les ferait faire ? Ce n'est pas une domestique payée pour te trahir, non plus qu'un amant qui met tout son bonheur à te séduire. Tu ne consultes que tes ennemis; ton cceur même est de leur parti. Tu n'as pour tout secours que ta vertu, qui ne doit pas être contente, et qu'une véritable amie comme moi, dont tu te défies; que ne risques-tu pas?
ANGÉLIQUE
Ah ! ma chère mère, ma chère amie, vous avez raison, vous m'ouvrez les yeux, vous me couvrez de confusion. Lisette m'a trahie et je romps avec le jeune homme. Que je vous suis obligée de vos conseils ^ !
Angélique est sincère, mais elle compte sans Lisette, qui la dirige à son gré, car la jeune fille est sans défiance par excès de droiture et de bonté. Malgré ses courageuses résolutions, elle est amenée, presque sans s'en douter, à un nouveau rendez-vous. D*abord elle accable Dorante de reproches et veut rompre avec lui; mais elle va trop loin du premier coup; aussi s'excuse-t-elle de sa violence, et Dorante profite de ce repentir pour regagner insensiblement le terrain perdu. On l'écoute avec indulgence ; mais, emporté par la passion, il va trop loin, lui aussi, et propose à Angélique de Tenlever : « Je vous ai forcé de parler, s'écrie la jeune fille avec une fièrc et généreuse colère; je n'ai que ce que je mérite.... Est-ce là un moyen, est-ce un remède qu'une extravagance? Ah! je ne vous reconnais pas à cela, Dorante ; je me passerais mieux de bonheur que de vertu \ > Elle s'apaise cependant, et promet de demander à sa mère la permission d'aimer et d'être aimée.
Voici de nouveau la mère et la fille en présence. Il faudrait
1. La Mère confidente, acte I, se. vin. 1. Ibid,, acte II, scèno vi.