‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 209 sur 445 · LÀ MERE CONFIDENTE · texte numérisé non relu

LÀ MERE CONFIDENTE

pouvoir citer en entier la scène charmante où elles se montrent dignes l'une de Tautre : Angélique candide, droite, aimante ; M""* Argante d'une adresse et d'une délicatesse infinies. Angélique, troublée, soustraite à l'influence de Dorante et de Lisette, n'ose pas d'abord avouer à sa mère qu'elle aime toujours Dorante, qu'elle ne l'a point renvoyé, comme elle l'avait promis; elle essaye d'un timide mensonge, mais elle ne peut accepter ces éloges, qu'elle ne mérite pas : « Non, ma chère Angélique, tu ne verras plus Dorante ; tu Tas renvoyé, j'en suis sûre. Ce n'est pas avec un caractère comme le tien qu'on est exposé à la douleur d'être trop crédule. N'ajoute donc rien à ce que tu m'as dit ; tu ne le verras plus, tu m'en assures et cela suffit. Parlons de la raison, du courage et de la vertu que tu viens de montrer. » Angélique confuse n'y peut tenir; elle avoue tout, en essayant de se justifier.

M'»« ARGANTE

Tu te défends d*uDe manière qui m'alarme. Que penses-tu donc de ces enlèvements? Dis-moi, tu es la franchise môme; ne serais-tu point en danger d'y consentir?

ANGÉLIQUE

Ah ! je ne crois pas, ma mère.

M"» ARGANTB

Ta mère ! Ah ! le ciel la préserve de savoir seulement qu'on te le propose! Ne te sers plus de ce nom; elle ne saurait le soutenir dans cette occasion-ci. Mais poun*ais-tu la fuir? le senlirais-tu la force de l'affliger jusque-là, de lui donner la mort, de lui porter le poignard dans le sein?

ANGÉLIQUE

J'aimerais mieux mourir moi-même.

M™* ARGANTE

Survivrait-elle à l'affront que tu te ferais ! Souffre à ton tour que mon amitié te parle pour elle. Lequel aimes-tu le mieux de cette mère qui t'a inspiré mille vertus, ou d'un amant qui veut te les ôter toutes?

ANGÉLIQUE

Vous m'accablez. Diies-lui qu'elle ne craigne rien de sa fille ; dites-lui que je n'ai rien de plus cher qu'elle, et que je ne verrai plus Dorante, si elle me condamne à le perdre.

M"* ARGANTE

Et que perdras-tu dans un inconnu qui n'a rien?

ANGÉLIQUE

Tout le bonheur de ma vie. Ayez la bonté de lui dire aussi que ce n'est point la quantité de biens qui rend heureux, que j'en ai plus qu'il n'en faudrait avec Dorante, que je languirais avec un autre. Rapportez-lui ce que je vous dis là, et que je me soumets à ce qu'elle en décidera.

La mère ne peut plus ignorer maintenant la force de cette passion qu'elle prenait pour un simple caprice de jeune fille. Elle prend vite son parti : elle verra Dorante, et l'on pressent qu'elle consentira au mariage, si elle juge l'amant capable de faire le bonheur d'Angélique : « Je lui parlerai sous le nom d'une tante à qui tu auras tout confié^ et qui veut te servir. Viens, ma fille ; et laisse à mon cœur le soin de conduire le tien*. »

Cependant Dorante revient ù la charge; il sait qu'il a un rival, que ce rival est presque agréé par M"* Argante. Avec une éloquence désespérée, il presse Angélique de consentir à Tenlëveroent : une chaise de poste est là, tout près, et une dame d'âge respectable, alliée de Dorante, attend la jeune fille pour la conduire et la protéger. Troublée, la tète perdue, Angélique va céder, mais le souvenir de sa mère traverse son esprit; elle court se précipiter dans ses bras : « Ah I ma mère ! Ne me quittez point, secourez-moi, je ne me reconnais plus^. » Ce

Page 1