La Mère confidente^ acte II, se. xii
'i. Ibid.^ acte 111, se. vin. — M. Fr. Sarcey est à peu près le seul critique qui ait signalé et fait ressortir en détail le mérite supérieur des scènes où M*"* Argante et sa fille sont en présence. Il disait à ce sujet, dans un article dont il sera encore question tout à l'heure : « Les deux scènes où (la mère) presse sa fille et lui lire l'aveu de la faute qu'elle va commettre sont les chefs-d'œuvre d'un esprit ingénieux et d'une imagination tendre.... Cette mère est si bonne, si afTectucuse, si dévouée; elle ramasse avec tant de bon sens toutes les raisons dont elle peut combattre la passion de sa fille; elle les psre de formes si gracieuses; il y a dans tout ce qu'elle dit une onction si pénétrante, qu'il est impossible de ne pas se sentir èmu h la fois et charmé. Ce n'est pas l'ennuyeux sermon du maître qui gronde son élève; ce sont les conseils d'une femme pleine d'expérience, mais qui adore sa fille, et dont le cœur est déchiré d'avoir à parler le langage d'une déplaisante sagesse. La fille est aussi aimable que la mère : ce bon petit cœur d'enfant de seize ans s'exprime avec tant d'effusion ! il trouve
LA MËRE CONFIDENTE. 311
cri (le détresse, de confiance, d'espoir est la récompense de M"* Ârgante* Comme elle Ta promis, la mère vient trouver Dorante, sous un déguisement, et c'est encore une très belle scène que cette explication entre les trois personnages. L'expérience d'une mère ne saurait parler langage plus per« suasif et plus touchant que par la bouche de M°" Argante, la raison réfuter avec une autorité plus haute les sophismes de la passion :
L'amour seul vous fait agir, soit, dit M""' Argante à Dorante ; mais vous êtes, m'a-l-on dit, un honnête homme, et un honnête homme aime autrement qu'un autre. Le plus violent amour ne lui conseille jamais rien qui puisse tourner à la honte de sa maîtresse '. Vous voyez; reconnaissez-vous à ce que je dis là, vous qui voulez engager Angélique à une démarche aussi déshonorante.... Pouvez-vous être content de votre cœur ? Et supposons qu'elle vous aime, le méritezvous?... N'est-elle pas bien à plaindre d'aimer un homme aussi peu jaloux de sa gloire, aussi peu touché des intérêts de sa vertu, qui ne se sert de sa tendresse que pour égarer sa raison, que pour lui fermer les yeux sur tout ce qu'elle se doit à elle-même, que pour l'étourdir sur Taffront qu'elle va se faire? Appelez-vous cela de l'amour; et la puniriez-vous plus cruellement du sien, si vous étiez un ennemi mortel? — Nous nous serions donnés notre foi mutuelle, répond timidement Dorante, et Angélique en me suivant n'aurait fui qu'avec son époux. — Son époux. Monsieur, suffit-il d'en prendre le nom pour l'être? Et de quel poids, s'il vous plait, serait cette foi mutuelle dont vous parlez ? Vous vous croiriez donc mariés, parce que, dans l'étour-» derie d'un transport amoureux, il vous aurait plu de vous dire : Nous le sommes ? Les passions seraient bien à leur aise, si leur empoi-tement rendait tout légitime.
Dorante ne peut résister à ces reproches éloquents, que nous sommes obligés de réunir en tirade, mais qui, dans la scène originale, coupés par les reparties de Dorante, par Texpres-
pour exprimer sa passion des mots si délicats et si tendres ! La mère a raison sans doute; mais la fille a-t-elle si grand tort d'aimer un homme qui mérite d'èlrc aimé? Et c'est ce qui fait l'originalité de la scène. Aucune des deux femmes n'est sacrifiée à l'autre, et nous restons suspendus entre le bon sent, qui s'exprime avec tant de charme, et l'amour, qui parle avec tant de boa sens. » (V Opinion nationale y 28 septembre 1863.)
1. On sait à quel point ce mot, de même que celui diamant, a changé de signification depuis le siècle dernier : il n'exprimait alors qu'une idée honnête et pure; il ne marque plus aujourd'hui que la possession. Voy. l'article de M. Fr. Sarcey, Amant, Maîtresse^ dans ie Mot 9t la Chose,
sion des remords d'Angélique, amenés par les incidents du dialogue, sont bien plus expressifs et naturels.
Dorante, vaincu, déclare qu'il renonce à ses projets, et témoigne de regrets sincères. Alors M""» Argante se dévoile et K après avoir rêvé quelque temps » : « Ma fille, dit-elle, je vous permets d'aimer Dorante. » Conclusion inévitable, qui renferme une dernière leçon : quel est le devoir d'une mère, lorsque celui qu'a choisi sa fille, sans la consulter, est vraiment sincère et honnête comme Dorante? L'agréer, fût-il pauvre, et ne pas lui tenir rancune de s'être passé du consentement maternel. Et, comme dans une comédie tout doit bien finir, comme le spectateur doit s'en aller entièrement satisfait, et que les mères, malgré toutes les qualités dont leurs gendres peuvent être ornés, aiment fort leur savoir quelque aisance, Marivaux enrichit Dorante très à propos : un oncle généreux, Ergaste, naguère rival de son neveu, arrive à point pour lui donner tout son bien,
La Femme fidèle est postérieure de vingt ans à la Mère confidente : elle fut jouée en 1755 sur le théâtre de Berny *. Cette curieuse petite pièce est trop mutilée pour être appréciée en détail, comme elle le mériterait; elle date d'un siècle à peine, mais telle était la négligence de Marivaux pour la publication de ses pièces, que celle-ci nous est parvenue aussi maltraitée par le temps que tant d'œuvres de l'antiquité. Il n'en reste guère que deux ou trois scènes complètes, les plus importantes heureusement; une est vraiment très belle. L'intrigue, que nous allons résumer brièvement, se distingue par une simplicité assez rare dans le drame; mais le naturel, la progression et l'intérêt n'y perdent rien.
Un mari a été dix ans captif, avec son valet Frontin, chez les Maures d'Alger. Il revient, couvert de haillons, chez la marquise, sa femme, fort inquiet de l'accueil qu'il trouvera, se demandant si la marquise est toujours veuve et fidèle. Il rencontre le jardinier Colas, qui, bientôt, reconnaissant son ancien maître, se laisse aller aux transports d'une joie naïve, et le rassure : « Oh! Monsieur, c'est encore vousl... C'est Monsieur le marquis, c'est Frontin ! Je me moque des barbes,
i. Voy. ci-après, Appendice i, b, etiT, c.
ce n'est que des manigances! J'sis trop aise, ça me transporte, il faut que je crie! Faut que j'aille conter ça... Queu plaisir!... Faut que tout le village danse, c'est moi qui mènerai le branle... Vlà Monsieur le marquis! V'ià Frontin! V'ià les défunts qui n'sont pas morts ! j^
Le marquis calme celte joie et demande le secret ; il apprend de Colas que la marquise est sur le point de se remarier; depuis dix ans elle résiste aux instances de sa mère, M"" Argante, mais elle ne saurait plus retarder le sacrifice et prolonger une fidélité que tout le monde blâme. Elle arrive sur ces entrefaites, avec sa mère et son futur. Le marquis se présente à elle comme un captif rendu à la liberté et qui apporte des nouvelles du mari défunt : <c J'aurais à me plaindre de vous, Mon* sieur, lui dit la marquise avec un empressement de bon augure ; vous étiez bien en droit de regarder la maison de M. le marquis comme la vôtre et de descendre ici tout d'un coup, sans vous arrêter au village. » M*"* Ârgante n'a pas cet abord bienveillant : elle est du type commun aux mères de Marivaux ; revêche, impérieuse, d'une brusquerie désobligeante, elle s'emporte contre l'intrus, dont l'arrivée inopportune peut changer les dispositions mal assurées de la marquise :
A vrai dire, Monsieur, fait-elle en désignant le prétendu, voilà monsieur à qui vous auriez fait grand plaisir de la négliger (votre commission) : il va épouser ma fille ; mettez-vous à sa place.
LE MARQUIS
Mon ami est donc heureux de ne plus vivre et d'avoir ignoré ce mariage ; du moins il est mort avec la douceur de penser que madame serait inconsolable.
M™« ARGANTE
Inconsolable I Avec votre permission, Monsieur, cette pensée dans laquelle il est mort ne valait rien du tout. Le ciel nous préserve qu'elle soit exaucée ! Croyez-moi, passons là-dessus.
LA MARQUISE, vivemetit.
Vous ne sauriez croire combien vous m'affligez, ma mère ! Vous ne vous y prenez pas bien ; vous me désespérez. Ne m'ôtez point la consolation d'écouter monsieur. Je veux tout savoir, ou je me fâcherai, je romprai tout! Non, Monsieur, que rien ne vous retienne ; ne m'épargnez point; répétez-moi tous les discours du marquis, toutes ses
au L'AUTEUR DRAMATIQUE.
tendresses, qui me seront éternellement chères; et pardonnez à ramitié que ma mère a pour moi la répugnance qu'elle a à tous entendre.
Le marquis lui donne alors un portrait de la marquise, pieusement conservé par le captif et que les Maures n'ont pas eu la cruauté de lui arracher*
LA MARQUISE, pkurafU.
Hélas ! je le reconnais.... C'est le dernier gage qu'il reçut de mon amour, et il Ta gardé jusqu'à la mort !... Ah ! Dorante, souffrez que je vous laisse : je ne saurais à présent en écouter davantage, j'ai besoin de quelques moments de liberté. Et vous, Monsieur, demeurez quelques jours ici, pour vous reposer. Ne me refusez point cette grâce, je vais donner des ordres pour cela.... Ah !.... {Elle fond en larmes.)
Le départ de la marquise, en laissant M"* Ârgante et le marquis en présence, avec le prétendu fort inquiet et ennuyé, donne quelque répit à l'émotion croissante et varie l'intérêt par une scène très amusante entre les trois personnages. L'aigre volonté de M"** Arganle se débat contre les accès d'humeur de Dorante et les explications courtoises, mais railleuses, fournies par le marquis. On circonvient celui-ci, on le flatte, on l'im* plorc, on le menace de le faire arrêter comme aventurier et comme vagabond ; il se retire, en riant de ces colères impuissantes. En désespoir de cause, les deux alliés, la mère et le prétendu, se rabattent sur Frontin ; ils essayent de le faire causer et lui donnent de l'argent, qu'il empoche sans trahir son maître. Mais, tandis que l'honnête valet défend au mieux les intérêts de son maître, il apprend que les siens propres sont dans un fâcheux élat; lui aussi espérait trouver une fausse veuve, sa Lisette, inconsolable et fidèle : hélas ! elle a trouvé près d'un certain Scapin l'oubli des ennuis du veuvage; s'il est une femme fidèle, il ne saurait y en avoir deux.
Enfin la marquise et le marquis sont en présence. C'est la scène capitale ; nous n'essayerons pas de l'analyser : il faut la lire en son entier. Qu'on se l'imagine au théâtre, remise dans son cadre, préparée et amenée, jouée comme elle doit l'être : ce sera un grand et légitime succès d'émotion, douce et poignante à la fois. Ces cordes c plus franches, plus sensibles et
d'une nature meilleure % » dont parle Saiule-Beuve, y vibrent d'un son pur, grave et doux ; cette sensibilité naturelle, dont le dix-huitième siècle parlait tant et quMl connut si peu, sauf dans quelques pages de Diderot, de Rousseau et de Bernardin de Saint-PieiTe, éclate ici, sans déclamation et sans pleurnicherie.
LA MARQUISE
Eh bien, Monsieur, nous voici seuls et vous pouvez en liberté me parler de mon mari. Ne prenez point garde à ma douleur, elle m'est mille fois plus chère que tous les plaisirs du monde.
LE MARQUIS
Non, Madame, j'ai changé d'avis, dispensez-moi de parler. Mon ami, s'il pouvait savoir ce qui se passe, approuverait lui-même ma discrétion.
LA MARQUISE
D'où vient donc, Monsieur? quel motif avez-vous de me cacher le reste ?
LE MARQUIS
Ce que vous voulez savoir n'est que pour une épouse qui serait restée veuve, Madame; le marquis ne l'a adressé qu'à un cœur qui se serait conservé pour lui.
LA MARQUISE
Ah ! Monsieur, comment avez-vous le courage de me tenir ce discours, dans l'attendrissement où vous me voyez? Que pouvait-il luimême me reprocher, le marquis ? Je le pleure depuis que je l'ai perdu et je le pleurerai toute ma vie !
LE MARQUIS
Vous allez cependant donner votre main à un autre. Madame, et ce n'est point à moi à y trouver à redire; mais je ne saurais m'empêche r d'être sensible à la consternation où il serait lui-même.... Son épouse est prête à se remarier ! Ce n'est pas un crime, et cependant il en mourrait. Madame : c Je ilnis ma vie dans les plus grands malheurs, me disait-il ; mais mon cœur a joui d'un bien qui les a tous adoucis : c'est la certitude où je suis que la marquise n'aimera jamais que moi. Et cependant il se trompait. Madame, et mon amitié en gémit pour lui.