Cauferies du Lundi^ t. IX, p
316 L*AUTEUR DRÂMATIQDE.
LA MARQUISE
Hélas ! Monsieur, j'aime votre sensibilité et je la respecte ; mais vous n'êtes pas instruit. C'est Tami de mon mari même que je vais prendre pour juge. Ne vous imaginez pas que mon cœur soit coupable ; que le vôtre ne gémisse point : le marquis ne s'est point trompé ! ---»
LE MARQUIS
il est question d'un mariage, Madame, et suivant toute apparence vous ne vous mariez point sans amour.
LA MARQUISE
Attendez, Monsieur, il faut s'expliquer; oui, les apparences peuvent être contre moi, mais laissez-moi vous dire.... Je mérite bien qu'on m'écoute.... Je connaissais bien le marquis et j'ai porté la douleur peut-être au delà même de ce qu'un cœur comme le sien l'aurait voulu. Oui, je suis persuadée qu'il aimerait mieux que je l'oubliasse que de savoir ce que je souffre encore.
LE MARQUIS, à part.
Ah ! j'ai peine à me contraindre.
LA MARQUISE
Vous me trouvez prête à terminer un mariage, et je ne vous dis pas que je trahis celui que j'épouse; non, je ne le trahis point, j'aurais tort : c'est un honnête homme ; mais pensez-vous que je l'épouse avec une tendresse dont mon mari pût se plaindre ? Âi-je pour lui des sentiments qui puissent affliger le marquis? Non, Monsieur, non, je n'ai pas le cœur épris, je ne l'ai que reconnaissant de tous les services qu'il m'a rendus et qui sont sans nombre. C^est d'ailleurs un homme qui depuis près de deux ans vit avec moi dans un respect, dans une soumission, avec une déférence pour ma douleur, enfîn dans des chagrins, dans des inquiétudes pour ma santé, qui est considérablement altérée, dans des frayeurs de me voir mourir, qu'à moins d'avoir une ûme dépouillée de tout sentiment, cela a dû faire quelque impression sur moi. Mais, quelle impression. Monsieur? la moindre de toutes ; je l'ai plaint, il m'a fait pitié ; voilà tout.
LE MARQUIS
Et vous l'épousez ?
LA MARQUISE
Dites que j'y consens, cela est bien différent, et que j'y consens» tourmentée par une mère à qui je suis chère, et qui me doit l'être ;
qui n a jamais rien aimé tant que moi et que mes refus désolent. On n'est pas toujours la maîtresse de son sort, Monsieur. Il y a des complaisances inévitables dans la vie, des espèces de combats qu'on ne saurait toujours soutenir. J'ai vu cette mère mille fois désespérée de mon état; elle tomba malade, j'en étais cause; il ne s'agissait pas moins que de lui sauver la vie ; car elle se mourait ; mon opiniâtreté la tuait. Je ne suis point insensible l\ de pareilles cboses et elle m'arracha une promesse d'épouser Dorante ! J'y mis pourtant une condition, qui était de renvoyer une seconde fois à Alger; et tout ce qu'on m'en apporta fut un second certificat de la mort du marquis. J'avais promis cependant. Ma mère me somma de tenir ma parole; il fallut me rendre et je me rendis. Je me sacrifiai, Monsieur, je me sacrifiai ! Est-ce là de l'amour ? Est-ce là oublier le marquis? Est-ce là épouser avec tendresse ?
LE MARQUIS, à part.
Voyons si elle rompra.... (Haut.) Non, je conçois même par ce détail que vous seriez bien aise de revoir le marquis.
LA MARQUISE, avec transport.
Âh! Monsieur, le revoir! Hélas! il n'en faudrait pas tant! La moindre lueur de cette espérance arrêterait tout; il y a dix ans que je ne vis pas, et je vivrais.
LE MARQUIS
Je n'hésiterai donc plus à vous donner cette lettre; elle ne viendra point mal à propos, elle vous convient encore.
LA MARQUISE, avec ardcur.
Une lettre de lui. Monsieur ?
LE MARQUIS
Oui, Madame, et qu'il vous écrivait en mourant ; j'étais présent.
LA MARQUISE, Hsant la lettre.
Ah! cher marquis! (Elle pleure.)
LE MARQUIS, à part.
Ah t Madame, je commence à craindre de vous avoir trop attendrie.
LA MARQUISE
Je ne sais plus où j'en suis. Lisons. (Elle lit.) < Je me meurs, chère épouse, et je n'ai pas deux heures à vivre ; je vais perdre le plaisir de vous aimer... (Elle s'arrête.) C'est le seul bien qui me restait et c'est après vous le seul que je regrette. > {S'interrompant. 11
318 L*AUTËLR DRAMATIQUE.
faut que je respire ! {Elle lit.) « Gonsolez-vous, vivei, mais restez libre. C'est pour vous que je tous eu conjure ; personne ne saurait le prix de votre cœur. > Je reconnais le sien. (Elle continue.) c Ma faiblesse me force de finir. Mou ami part, on Tenlraine, et il ne peut sans risquer sa vie attendre mou dernier soupir ! » (Au marquis) : Comment, Monsieur, il vivait donc encore quand vous l'avez quitté?
LE MARQUIS
Oui, Madame, on s'est trompé. Il est vrai que la plus grande partie des captifs mourut à Alger pendant que nous y étions ; mais nous trouvâmes le moyen de nous sauver, et c'est cette disparitiou qui a fait l'erreur. Je suis dans le même cas, et le marquis mourut dans notre fuite; ou, du moins, il se mourait quand je fus obligé de le quitter.
LA MARQUISE
Mais vous n'êtes donc sûr de rien?... Il a donc pu en revenir?... Parlez, Monsieur.... Déjà je romps tout; plus de mariage !... Mais de quel côté irait-on? Quelles mesures prendre? Où pourrait-on le trouver ? Vous êtes son ami, Monsieur, l'abandouneriez-vous ?
LE MARQUIS
Vous souhaitez donc qu'il vive ?
LA MARQUISE
Si je le souhaite ! Ne me promettez rien que de vrai ; j'en mourrais.
LE MARQUIS
S'il n'avait hésité de paraître que dans la crainte de n'être plus aimé? S'il m'avait prié de venir ici pour pouvoir l'informer de vos dispositions?...
LA MARQUISE
Tout mon cœur est à lui ! Où est-il ? Menez-moi où il est?
LE MARQUIS, UH moment sans répondre»
11 va venir... dans un instant... et vous l'aliez voir...
LA MARQUISE
Je vais le voit!... Je vais le voir!... Marchons! hàtous-nous! allons le trouver!... Je me meurs de joie ! Je vais le voir !... Vous êtes après lui ce qui me sera le plus cher ,
LE MARQUIS, ôtaut Sa barbe et se jetant à ses genoux. Je TOUS suis aussi cher qu'il Test lui-même !
LA MARQUISE
Qu'est-ce donc?... Qui étes-vous?... {Se jetant dans ses bras.) Ah ! cher marquis!... {Elle le relève et ils s'embrassent encore.) Que je suis heureuse!...
On deviae ce qui suit : M"* Ârgante fait contre mauvaise fortune bon cœur, avec une résignation méritoire chez une belle-mère qui retrouve un gendre gênant ; Dorante se retire, et Frontin, qui est philosophe, pardonne à Toublieuse Lisette.
Que n*avons-nous en son entier ce petit acte ! Pour notre époque, si éprise de restitutions, la découverte de la Femme fidèle eût été une rare bonne fortune, et la pièce de Marivaux aurait assurément pris place dans notre répertoire comique, à côté de ce chef-d'œuvre d'émotion et de sentiment, qui ne vieillit pas avec les années et que Ton revoit toujours avec plaisir, la Joie fait peur. C'est en effet la môme simplicité de moyens, la môme sincérité de sentiment; c'est aussi la môme langue, absolument pure de préciosité, quoique Tauteur de la Joie fait peur soit une femme d'infiniment d'esprit, peintre indulgent des salons parisiens de la première moitié de ce siècle, comme Marivaux de ceux du siècle dernier ^ 11 est rare qu'on pleure aux pièces de Marivaux ; on y rit, ou plutôt on y sourit : la Femme fidèle eût retrouvé de nos jours ce succès de larmes dont se moquait Voltaire.
Mais n avons-nous pas, en son entier,- la Mère confidente? Pourquoi ne pas lui donner la place qu'elle mérite à côté du Jeu de V Amour et du Hasard et des Fausses Confidences^ de VEpreuve et du I^gsf Ces quatre dernières pièces suffisent assurément pour donner une idée juste de Marivaux, peintre des mœurs mondaines ; mais la peinture de ces mœurs n'est qu'une partie de Marivaux; il ne sera exactement représenté au répertoire de la Comédie-Française que du jour où la Mère confidente^ remise en lumière et interprétée comme elle mérite de l'être, complétera la connaissance d'un talent, qui sut