‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 213 sur 445 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

APTITUDE PARTICULIÈRE DE MARIVAUX POUR LE ROMAN. — LA FICTION HÉROÏQUE ET L'OBSERVATION. — ESSAIS DE JEUNESSE; ROMANS D'iNTRlGUE ET DE PA- RODIE : c LES EFFETS SURPRENANTS DE LA SYMPATHIE v, c LA VOITURE EM- BOURBÉE » ; « LES FOLIES ROMANESQUES > : MARIVAUX ET CERVANTES. —

ROMANS D'observation : « la vie de marunne » et « le paysan parvenu » ; MILIEU, intrigue, CONDUITE. » OPPOSITION DES DEUX SUJETS. — LE RÉaT PERSONNEL. — L'ABUS DES RÉFLEXIONS.

II n'est pas rare qu'un auteur dramatique soit doublé d'un romancier ; Le Sage Ta prouvé au dernier siècle, et, de nos jours, on trouverait aisément, parmi nos écrivains vivants ou morts, d'illustres exemples de cette double aptitude ^ On peut même, sauf exception, l'ériger en règle générale : la faculté maltresse de l'auteur dramatique n'est-elle point la même que celle du romancier, c'est-à-dire la conception créatrice? De plus, ne sont-ils pas invinciblement portés l'un et l'autre à sortir de leur genre habituel, l'auteur dramatique pour développer dans le cadre plus large du roman tel sujet trop étendu^ trop hardi, trop particulier que le théâtre n'admettrait pas, le romancier pour faire vivre de la vie intense de la scène les êtres qu'il a créés et qui, pour vrais qu'on les suppose, ne trouvent pas dans les pages du livre ce que l'oreille et la vue ajoutent à l'illusion?

1» Cette vérité n'a pas toujoun été acceptée sans résistance; les auteurs dramatiques trouvaient mauvais qu'un romancier fût « homme de théâtre^Q , et le public pensait comme eux. Les romanciers qui voulurent écrire pour la scène furent très contestés, Balsac malgré Vauti'in et Mercadet, F. Soulié malgré Ctotilde et la Chserie des GeniHs, et cependant les auteurs dramatiques les pillaient, Mérimée^ à qui Ton prit tant de situations et de spjets de pièces, vit son Cat^osse du Saint-Sacrement accueilli au Théâtre-Français avec une hostilité bruyante. (Voy. sur ces diverses tentatives, également malheureuses, J. Claretie, le Temps, 8 mars 1881.) Les romanciers ont eu enfin raison de ce singulier préjugé; aujourd'hui, ils mettent eux-mêmes leurs romans au théâtre, et personne n'y trouve plus à redire.

De tous les auteurs dramatiques, Marivaux est assurément celui qui devait le mieux réussir dans le roman. Ses contemporains étaient les premiers à le reconnaître ; ils le reconnaissaient même trop volontiers et avec trop d'insistance pour être absolument sincères : ils se faisaient de cet aveu une arme de plus contre l'auteur dramatique. Les analyses subtiles qu'aime Marivaux, ses minutieuses études du cœur humain, les trouvailles patiemment obtenues qu'il étale devant nous et décrit par le menu comme à l'aide d'un verre grossissant, tout cela, disait-on, déplacé au théâtre, convenait très bien au romand Plusieurs critiques modernes pensent comme ces contemporains '.

Nous ne saurions souscrire à ce jugement. D'abord, il ne peut s'appliquer qu'à une partie du théâtre de Marivaux, la partie généralement connue, trop incomplète et restreinte; nombre de pièces et des meilleures lui échappent. Vrai, si Ton veut, de la Surprise de V Amour et des Fausses ConfideneeSj Test-il également de la Mère confidente et du Prince trav.esHf

1. « Les romans de Marivaux, supérieurs k ses comédies par l'intérêt, par les situations, par le but moral qu'il s'y propose, ont surtout le mérite... de ne pas tourner^ comme ses pièces de théâtre, dans le cercle étroit d'un amour déguisé,»... etc. (D'Alembcrt, p. 586.) a A la rigueur^ ses comédies étaient plulôt faites toutes pour être traitées en roman qu'en dramatique.... Je crois que son vrai talent, son talent décidé, était celui du roman. » (Collé, p. 290.) « Toutes ces nuances légères peuvent passer dans un roman ; mais, au théâtre, on a trop peu de temps, et il faut savoir mieux remployer. » (La Harpe, le Lycée^ dix-huitième siècle, chap. v^ sect. y.) Ailleurs, La Harpe, tout en maintenant ses restrictions sur le style de notre auteur, prodigue les éloges à Marivaux romancier, et trouve que « Marianne seule lui assure une des premières places parmi les romanciers français. » (Livre II, chap. m.)

2. « Le cours plus lent et plus gradué d*un roman se prête mieux à ce genre d'observation. » (De Barante, De la littérature pendant le dixhuitième siècle f p. 93.) a A notre avis, ce n'est pas au théâtre que Marivaux est vraiment supérieur. Il est plus à son aise dans le roman.... C'est la belle innovation de Marivaux, c'est son génie. » (Villemain, Littérature au dia>' huitième siècle, treizième leçon.) Sainte-Beuve, au contraire, goûte beaucoup le théâtre de Marivaux (voy. ci-après, conclusion I), mais il est pour ses romans d'une sévérité cruelle; nous trouvons même l'arrêt excessif, injuste, nullement motivé, en contradiction, non seulement avec tout le reste de l'étude, mais encore avec l'appréciation détaillée de ces romans, qui vient après : « La place de Marivaux en son temps n'est qu'à côté et un peu audessus de celle de Grébillon fils. » {Causeines du Lundi, t. IX, p. 356.) I^ersonne assurément ne connut mieux et plus intimement la littérature française que Sainte-Beuve, mais on ne peut s'empêcher de remarquer ici qu'il n'a, dans aucun de ses ouvrages, apprécié Grébillon fils ; aussi n'avons-nous pas do terme de comparaison pour déterminer quel était, dans la pensée de

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