La Harpe, loc. cit
2. Marivaux eut été sans doute très piqué de la préférence accordée à ses romans au détriment de ses comédies. M. J. Reinach dit justement : « Il se croyait par excellence homme de théâtre. Aussi le théâtre fut-il sa pensée dominante, et, chaque année de sa carrière littéraire étant marquée par une ou plusieurs comédies, ce n'est en quelque sorte que pendant les entr'actes qu'il écrivit les articles de journaux qui composent le Spectateur français et le Cabinet du Philosophé et ses deux principaux romans, la Vie do Ma» riœme et le Paysan parvenu, ut {La Réforme, V janvier 1 881 .) Un argument
Ce reproche écarté, bornons-nous à retenir l'aveu unanime que Marivaux était merveilleusement doué pour le roman. Ses qualités d'observateur y trouvaient un champ plus libre et plus vaste encore qu'au théâtre; les défauts même qu'on lui reproche devaient s'y changer en qualités : ses goûts d'analyse fouillée, son désir de tout expliquer et de raisonner sur tout, son aptitude à tout pénétrer et à tout décrire ne pouvaient que s'y exercer librement, débarrassés des limites de temps et des nécessités d'action rapide, dont le théâtre ne saurait s afiranchir tout à fait. Entre les deux formes de romans qui se partageaient encore au début du dix-huitième siècle la faveur publique, il eut l'heureuse inspiration de choisir celle qui avait la vérité pour elle et que l'avenir devait définitivement adopter. D'une part, on n'était pas encore revenu, vers 1730, des longs récits de galanterie héroïque, des pastorales peu champêtres, de cette forme artificielle et fausse qui, depuis VAstrée de d'Urfé jusqu'à Zaïde et la Princesse de Clèves (ces dernières œuvres beaucoup plus naturelles cependant, et morceaux exquis en leur genre), avait charmé le dix-septième siècle*. D'un autre côté. Le Sage, en écrivant un chef-d'œuvre, le chef-d'œuvre peut-être du roman français, Gil Blas^ sans afficher d'autre prétention que la simple peinture des mœurs vraies, assez dédaignée au siècle précédent dans la gaieté bouffonne du Roman comique et la sincérité un peu grossière du Roman bourgeois^ Le Sage avait ramené à l'observation de la
de plus relevé par Sainte-Beuve : dans les romans de Marivaux, dit-il, « tout personnage semble toujours ôtre en vue d*un acteur ou d'une actrice qui le doit compléter et qu'on dirait qu'il attend. » (Causeries du Lundis t. IX, p. 361.)
1. Pendant la publication de la Vie de Marianne^ en 1735, la meilleure amie de Marivaux, M"'^' de Tencin, feiisail paraître les Mémoires du comte de Commingest un petit chef-d'œuvre du roman héroïque, le pendant de la Princesse de Clèves. — Une histoire générale et complète du roman français est encore à écrire. Pour avoir une idée d'ensemble de sa carrière et des directions diverses quUl a prises, voy. l'article Roman dans le Diciionnnire des Littératures de M. Vapereau, et surtout le discours de réception à TAcadémie française de M. Octave Feuillet (26 mars 1868), aVee la réponse de M. Vitet. Voy. aussi, ci-après, conclusion II.
Sur les romans antérieurs à ceux de Marivaux et la double direction, héroïque et réaliste^ prise au dix-septième siècle par le roman, on trouvera une étude détaillée dans la Littérature indépendante de M. V. Fournel, iv et V, Du roman chevaleresque et poétique et Du roman comique^ satirique et bourgeois.
LA FICTION Héroïque et l'observation. 327
vie réelle le roman jusqu'alors défiguré par la recherche d'un idéal de convention et le règne de personnages artificiels ^ Entre ces deux genres, Marivaux ne pouvait qu'hésiter, car il y avait dans son esprit des tendances contraires qui l'emportaient tour à tour. Il avait le goût de Tobservalion, mais il aimait aussi le romanesque et la fantaisie; dans sa carrière dramatique, il aborda tour à tour, nous venons de le voir, Tétude raffinée des mœurs mondaines, la comédie héroïque, la féerie, Tallégorie mythologique, l'étude sincère des mœurs bour^ geoises ; dans le roman, il s'égara d'abord parmi les extrêmes du genre, depuis les plus bizarres complications d'intrigues
i. Il est juste d'observer cependant que Gii Bios avait été précédé de deux ans par les Mémoires du chevalier de Grammont (1713), cet exquis petit livre si difficile à classer, qui n'est ni un roman, ni une histoire, ni une biographie, ni même des mémoires, comme son titre le porte, mais un modèle d'observation^ de narration, d'esprit, de goût, dont Tinfluence a été certainement très grande sur tous les romanciers du dix-huitième siècle, en leur montrant de quelle manière parfaite pouvaient s'unir et se fondre la fiction et la vérité. C'est surtout en ce qui regarde le roman que Sainte-Beuve a eu raison de dire : c Le dix-huitième siècle commence avec Hamilton. » (Causeries du Lundis t. I, p. 105.)
Après Gil Bios, ou plutét en môme temps^ car la publication du roman de Le Sage fut très lente (1715-1735), Tabbé Prévost écrit les Mémoires d'un homme de qualité^ où se trouve Manon Lescaut (1728-1733), V Histoire de Cléveiand (1732-1733), le Doyen de Killerine (1735). De ces divers ouvrages, le premier est antérieur aux romans de Marivaux ; les deux autres en sont contemporains. Ils influèrent certainement sur la direction que prit lé talent de . notre auteur. Le premier, le mieux venu et le plus vrai des romans de Prévost, est une œuvre d'observation, à égale distance du romanesque et de l'imaginaire, dans lesquels l'auteur versera plus tard, et de l'autobiographie, qui ne s'y mêle que dans une juste mesure et d'une façon discrète : c'est une peinture exacte et vraie de la société à la fin du règne de Louis XIY. 11 était difficile après ces Mémoires de ne pas conserver dans tout roman d'observation quelque chose de la manière de Prévost. Les autres valent moins, mais ils avaient encore leur mérite et continuaient, malgré le mélange de plus en plus excessif d'aventures étranges et de caractères invraisemblables, le mouvement imprimé par l'auteur k la littérature d'imagination. Marivaux les lut certainement et en profita. L'originalité de Marivaux, c'est qu'il analyse, tandis que Prévost se contente de voir et de décrire, sans approfondir ni philosopher ; en cela la supériorité du premier est incontestable. Pour la composition, malheureusement, il ressemble trop à son contemporain; voy. ci-après, p. 335, n. 2. Les autres romans du dix-buitiAme siècle sont tous postérieurs à ceux de Marivaux: Grébillon fils (voy., oldessus, p. 103 et suiv.) n'est qu'un débutant lorsque Marivaux est déjà un mettre; les Contei moraux de Mkrmontel ne paraissent qu'à partir de 1753, \hNouveUe HéMsê qu'en 1760, les exquis petits romans de Voltaire s'échelonnent de 1750 k 1770, et, sauf les Bijoux indûcreU {il àS), les romans de Diderot ne paraissent qu'après la mort de leur auteur.
sentimentales et d'aventures chevaleresques, jusqu'à la parodie bouffonne des folies héroïques.
Les Effets surprenants de la sympathie^ qu'il écrivit à vingtcinq ans, sont un des ouvrages les plus étranges de notre littérature; on ne les lit plus, mais ils seraient encore amusants à parcourir : on y retrouverait avec surprise la profusion de personnages, l'abondance de crimes et de moyens violents, l'imprévu de travestissements, de disparitions, de résurrections même, les passions foudroyantes et fatales auxquels le roman feuilleton doit une partie de son succès. Cela rappelle à la fois YAstrée, Polexandre^ les premières comédies de Corneille, les Nouvelles de Cervantes ^ Nous ne tenterons pas l'analyse impossible de l'intrigue, ou plutôt des intrigues, car il y en a plusieurs, mêlées et confondues, entremêlées d'épisodes; il y en a tant, qu'il n'y en a plus. Les personnages apparaissent et disparaissent sans plus de liaison et de rapport entre leurs allées et venues que les défilés d'ombres chinoises sur un écran*. Il suffira de dire que l'action se passe dans un pays fantastique, où les ^Ocsartres, les empoisonnements et les enlèvements sont les ij.<;idents de chaque jour. Des princes habitent des chaumières, des jeunes filles courent les aventures sous l'habit de cavalier. L'amour est partout, imprévu, combattu, multiple; chaque héroïne a deux galants, chaque héros deux maltresses; tous doivent se défendre contre les ténébreuses machinations de traîtres déguisés, qui finissent heureusement par se prendre à leurs propres pièges. Une seule chose est respectée dans cette débauche d'imagination, la mo-
1. « C'est surtout le dernier ouvrage de l'auteur de Don Quichotte qui a déteint sur les Effets de la Sympathie^ et il y a lieu de croire que Marivaux a entrepris son roman sous Tinfluence de Persiles et Sigismunde^ dont une traduction française avait paru dans la première moitié du dix-septième siècle. » (J. Fleury, Marivaux et le marivaudage ^ch, ii, p. 17.)
2. C'est là un des grands défauts de ces premiers romans de Marivaux. Les acteurs sont trop nombreux, et, comme le fait remarquer justement Petitot (Répertoire du Théâtre^ Français, t. XXII, p. 11), cette (c quantité de personnages qui se succèdent fait qu'on ne s'intéresse à aucun » . Le même défaut se retrouvera, bien qu'à un degré moindre, dans la Vie de Marianne^ où tant de figures secondaires gravitent autour de l'héroïne. 11 est bien plus sensible, et comme de règle, chez les romanciers anglais, qui, même les meilleurs, comme Gh. Dickens, entassent dans leurs œuvres toute une population de comparses plus ou moins intéressants, et par là fatiguent souvent et rebutent le lecteur français.