‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 216 sur 445 · LA VOITURE EMBOURBÉE · texte numérisé non relu

LA VOITURE EMBOURBÉE

raie : il n*y a pas dans tout le roman une situation équivoque, une scène risquée ; tous les amours ont pour but le mariage, et une héroïne, promenée de mains en mains, enlevée par des corsaires, enfermée dans un sémil, conserve à son amant, au milieu de tant d'aventures, une vertu immaculée.

Les Effets surprenants de la sympathie n'eurent aucun succès; voyant que le public accueillait mal ce romanesque héroïque, Marivaux non seulement abandonne le genre, mais le tourne en ridicule ; il écrit la Voiture embourbée.

Cette fois Tintrigue est simple et le cadre ordinaire. Une voiture publique s'embourbe, au milieu de la nuit, par la faute d'un cocher ivre; tandis qu'on va chercher du secours, les voyageurs descendent, et, réfugiés dans une mauvaise auberge de village, proposent, pour passer le temps, de dire des contes, improvisés séance tenante : c'est là, proprement, ce qu'on appelle un c jeu de société. > Trois voyageurs, un homme et deux dames, se passent donc la parole ; chacun d'eux prend l'histoire au point où l'a laissée le dernier narrateur. Cette histoire est celle d'une noble dame et d'un tendre soupirant, qui, après un dépit amoureux provoqué par une déclaration, pourtant bien discrète, du soupirant, se séparent, et, de désespoir, se mettent à courir le monde, d'abord pour s'éviter, puis pour se retrouver. Nombreuses sont leurs aventures ; ils traversent les situations les plus opposées, depuis les mésaventures burlesques jusqu'aux enchantements de la féerie, et, réunis enfin dans une fête de village, s'empressent de se réconcilier. A ce moment, on vient annoncer aux voyageurs que le coche dégagé peut reprendre sa route, et le roman finit, tandis que le voyage continue.

Si Ton peut bien saisir l'intention assez obscure de l'auteur dans cette histoire où son imagination hésite encore et passe, au hasard, du réel à l'invraisemblable, il se proposait de tourner en ridicule l'amour chevaleresque, puni, dans sa pruderie, par les épreuves des deux amants séparés ; mais la parodie est assez lourde, sans beaucoup de gaieté ni de verve, et le rire ne vient pas.

On s'étonne que le froid accueil fait par le public à la Voiture embourbée n'ait point détourné Marivaux de parodier le genre romanesque et sentimental. On s'étonne surtout qu'il

n'ait pas lui-même senti plus vite la fausseté de ce genre incapable d'intéresser. Duviquet fait bien voir Te vice radical de ces parodies mort-nées : « Un amour langoureux, même parodié, cesse difKcilement d'être un amour langoureux, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus fade au monde. Emprisonnez Cervantes luimême dans le cercle étroit des romans de M"* de Scudéry et de la Calprenède ; il ne saura pas en rire de bonne grâce, obligé qu'il sera d en reproduire la physionomie si triste, si mono* tone, si languissante ^ »

Avant les Effets surprenants de la sympathie et la Voiture cmbourbéey Marivaux avait écrit une parodie de l'amour chevaleresque ; il la publia, sous le titre de Pharsaimn ou les Folies romanesques^ après la Vie de Marianne et le Paysan parvenu*.

Un jeune gentilhomme campagnard, Pharsamon, beau el bien fait, riche et d'heureux caractère, pourrait vivre très agréablement, s'il n'avait, sauf l'enthousiasme belliqueux, le même travers que don Quichotte : la lecture des romans de chevalerie lui a tourné l'esprit. En vain on lui propose en mariage de charmantes filles de son voisinage : « Leur tendresse trop aisée à gagner, leur facilité à se laisser rendre visite, leur gaieté continuelle, tout cela le rebutait. Il ne voyait point matière à imiter ses héros; il voulait l'être à quelque prix que ce fût; il aurait cru dégénérer de la noblesse de ses sentiments, s'il avait continué à poursuivre dés cœurs qui se rendaient sans lui faire éprouver de tourments^. » Heureusement, il trouve à qui parler dans la personne d'une jeune fille, comme lui fort entêtée de chevalerie, et qui, bien décidée à n'admettre comme soupirant qu'un ^ chevalier >, résiste elle aussi à un prosaïque mariage. Pharsamon se jure de la conquérir, de l'arracher à ses persécuteurs, et il se met en campagne, suivi d'un écuyer, le fidèle Cliton. Bientôt les aventures commencent : Pharsamon enlève Cidalise, la belle persécutée, de son vrai nom Dabct ; Clilon, cela va sans dire, décide la ser\'ante Fatime à se laisser enlever comme sa maîtresse. Nous ne suivrons pas les deux couples au cours de leur odyssée; leur passion finit de

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