LES FOLIES ROMANESQUES : MARIVAUX ET CERVANTES
façon bien vulgaire : Cidalise, rendue à sa famille, à la suite d'une querelle avec des paysans^ qui ont roué de coups le maître et le valet, guérit de sa passion, grâce à quelques fumigations aromatiques ; Pharsamon n'est pas plus fidèle : lui aussi recouvre la raison, grâce aux soins d'une veuve un peu mûre, mais fort agréable encore, si agréable que Pharsamon reconnaissant finira par l'épouser.
C'est un peu, comme on le voit, Thistoire de don Quichotte, d'un don Quichotte sans armure, il est vrai, et d'un naturel plus prosaïque : revenu de ses chimères, le héros de Cervantes ne veut plus vivre ; Pharsamon, guéri de son amour, se console vite au sein d'un bien-être grossier. Autant le bon chevalier de la Manche est généreux dans ses rêves de gloire, épris de justice et d'honneur, parfois grandiose dans sa fierté mélancoliques autant le hobereau de notre auteur est mesquin, écervelé, nourri de phrases creuses, ne songeant qu'à tourner de fades et plats madrigaux, fort peu inquiet de redresser les torts et de protéger les faibles. Le valet Cliton voudrait bien ressembler à Sancho, mais il n'y parvient pas ; en vain il répond aux effusions platoniques de son maître par des tirades d'une trivialité forcée: tout lui manque pour égaler son modèle, le naturel, la verve, la bonne humeur. Même imitation dans les détails que dans les principaux caractères ; même maladresse, malgré l'esprit répandu çà et Ik, car, dans une œuvre de Marivaux, l'esprit ne saurait manquer tout à fait : la bataille de Pharsamon avec les marmitons n'est qu'une pâle copie du malheureux combat livré par don Quichotte aux muletiers ^ ; la noce campagnarde, où natt la querelle de Pharsamon, ne rappelle que de fort loin les noces de Gamache ^ , etc. Avec cela, une intrigue décousue, des caractères à peine indiqués, des épisodes d'un développement
1. Voy. la belle étude de H. Paul de Saint- Victor sur Don Quichotte, dans Hommes et Dieux, xxnx; Téminent criti4ue s'attache à faire ressortir ce cAté du caractère de don Quichotte.
2. Pharsamon^ sixième partie; Don Quichotte, première partie, chap. xv. -— Au temps de Marivaux, Don Quichotte était déjà populaire en France ; il avait été traduit pour la première fois en 1620, par César Oudin, secré« taire de Henri IV; Marivaux le lut sans doute dans la traduction de Tilleau de Saint-Martin (1677), lon^mps en faveur, quoique très médiocre.
3. Pharsamon, sixième partie; Don Quichotte, devaàème partie, chap. xx-
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excessif, une action à la fois traînante et précipitée. Mais le défaut capital de cette œuvre, outre la fadeur inhérente au sujet, c'est, dans une imitation de Don Quichotte, d*avoîr absolument méconnu ce qui fait l'intérêt et le piquant du roman espagnol. Don Quichotte amuse par un contraste continuel entre les idées et les manières d'agir d'un autre temps, qu'il imite de son mieux, et les idées toutes différentes d'une société qui ne comprend plus rien à la chevalerie. Ce contraste n'existe pas dans le roman de Marivaux : Pharsamon vit au milieu de personnages aussi fous que lui-même ; ses mésaventures ne sont jamais la conséquence d'une opposition entre les chimères qui le hantent et la réalité. Ainsi Marivaux a négligé le seul moyen qu'il eût de rendre son héros intéressant*.
Toutefois, devons-nous regretter qu'il ait employé à des tentatives du genre de Pharsamon les premières années de sa jeunesse? Il faut plutôt considérer ces pauvres romans comme une école nécessaire, et leur échec comme une utile leçon. S'ils avaient réussi, nous n'aurions peut-être ni la Vie de Marianne ni le Paysan parvenu. En voyant où le conduisaient le romanesque et l'invraisemblable, Marivaux comprit que sa vraie voie était ailleurs. Il abandonna le monde chimérique pour le
1 . On préfère à ces épigrammes en plusieurs volumes cette amusante parodie en quelques lignes des romans héroïques : « L'exercice de toutes ces nuils-là (de désespoir amoureux) est uniforme. Tiens, je te dirais de la tienne le commencement, le milieu et la An par ordre alphabétique. Gageons que c'est d'abord une réflexion cruelle qui produit un soupir douloureux; ou bien, si tu le veux, c'est le soupir qui précède la réflexion ; car les cœurs de ton espèce soupirent souvent d'avance en attendant de savoir pourquoi. U en est d'eux, là-dessus, comme de ces poètes qui font la rime avant d'avoir trouvé la raison. Cependant, d'ordinaire, c'est la réflexion qui produit le soupir, et le soupir à son tour est le pière d'une apostrophe à i'amant absent : GherPyrame, quand le ciel permettra-l-il que je te revoie? Voilù l'exorde. Après, on se parle à soi-même : 0 flUe, où femme infortunée. Ensuite, il y a des pauses, c'est-à-dire qu'on se tait, qu*on parle, qu'on s'agite. Une famille de nouveaux soupirs naît encore de tout cela, et ils ont aussi pour enfants de nouvelles apostrophes à la nuit, au lit où Ton repose, à la chambre que l'on habite; car, dans cet état, le cœur fait inventaire de tout. Dis-moi la vérité, voilà la généalogie des actions de ta nuit; voilà du moins comment l'original en est dans Cassandre, A la pointe du jour, tu t'es endormie d'abattement, et je gage qne ton sommeil était orageux, nuisible à l'estomac, par la quantité de soupirs qui l'ont gonflé. » ( Pièces détachées : Deuxième lettre de M, de Af ***, contenant la suite d'une aventure.) Vuy. une satire de Cléopâtre dans la première lettre, et une autre de Phara» moud dans la troisième.