‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 218 sur 445 · LA VI£ DE MARIANNE ET LE PAYSAN PARVENU · texte numérisé non relu

LA VI£ DE MARIANNE ET LE PAYSAN PARVENU

monde réel, laissa l'amour Iransi mourir de sa belle mort; et, de même qu'il était descendu des nuages de la mythologie après V Amour et la Vérité pour emprunter à la vie mondaine Vidée de la Surprise de V Amour, il prit autour de lui l'idée de ses nouveaux romans et attendit pour les écrire l'expérience et la maturité ^

Les sujets de ces romans, la Vie de Marianne et le Paysan parvenUy sont môme pris non seulement dans la vie réelle mais dans la vie ordinaire. Marivaux, qui, au théâtre^ se plaisait surtout à représenter les mœurs de la noblesse ou du moins de la haute société, se détourne maintenant de ses modèles habituels ; s'il ne les abandonne pas tout à fait, il ne leur donne plus la première place : la bourgeoisie, les gens de finance, le moyen clergé, le peuple, sont à présent ses objets d'études préférés. La noblesse apparaît de loin en loin, car,

1. a Les romans de Marivaux, dit M. Vinet, ne sont point romanesques, quant à l'idée qu'ils donnent de la nature humaine. C'est un premier et grand éloge. L'auteur égale Walter Scott pour la fidélité de la peinture. On voit que son intention est la représentation fidèle de l'homme, et que le roman n'est pour lui qu'une forme commode pour arriver à la vérité. De fait, sous le rapport de la vérité, Marivaux n'est pas éloigné de Molière. » {His^ toire de la littérature française au dix-huitième siècle^ t. I, p, 256.) — Et Marivaux lui-même, en parlant d'un de ses héros : « Val ville n'est point un monstre, comme vous vous le figurez. Non ; c'est un homme fort ordinaire ; tout est plein de gens qui lui ressemblent, et ce n'est que par méprise que vous ôtes si indignée contre lui, par pure méprise. C'est qu'au lieu d'une histoire véritable, vous aves cru lire un roman.... Un héros de roman infidèle ! on n'aurait jamais rien tu pareil. 11 est réglé qu'ils doivent tous être constants, on ne s'intéresse à eux que sur ce pied-ià, et il est d'ailleurs si aisé de les rendre tels! Il n'en coûte rien à la nature, e'est la fiction qui en fait les frais.... Mais je vous récite ici des faits qui vont comme il plaît à rinstabilité des choses humaines, et non pas des aventures dMmagination qui vont comme on veut. » (La Vie de Marianne^ huitième partie.)

Nous retrouverons cette théorie, juste en elle-même, mais dont le roman moderne a tant abusé, sous prétexte de réalisincy dans un roman anglais inspiré par Marivaux, Tom Jones, de Fielding, que nous étudions ci-après, p. 359 : € Nous devons t'avertir, mon digue ami, dit Fielding à son lecteur, de ne pas accuser un personnage d'être vicieux parce qu'il ne possède pas toutes les vertus ; si ces modèles de perfection font seuls tes délices, tu ne manqueras pas d'ouvrages pour satisfaire ton goût : mais, comme il ne nous est jamais arrivé de rencontrer de pareils individus dans le monde, nous n'avons pas jugé à propos d'en introduire ici. » {Tom Jones , livre X, chap. I, trad. Defauconpret, t. Il, p. 38.) Fielding explique ensuite que les héros parfaits, s'ils existaient, seraient dans le roman plus nuisibles qu'utiles à rinstruction morale du lecteur, comme aussi les héros tout à fait mauvais ; les premiers découragent, les seconds pervertissent.

dans une société qu'elle domine, elle ne saurait être tout à fait absente nulle part ; mais on la voit seulement dans la juste mesure où son existence peut se mêler à celle des classes inférieures.

A vrai dire, ce nouveau point de vue étonne un peu chez Marivaux. Pour saisir dans leur vérité les mœurs et les caractères mondains, il n'avait qu'à regarder autour de lui ; le monde était à la fois son école et son milieu; c'est même sous les traits du plus attentif et du plus empressé des moadains que nous aimons nous le représenter. Mais le peuple et les classes moyennes, comment a-t-il pu les connaître? Par une étude constante et une fréquentation assidue. Ne croyons pas, en effet, qu'il ait vécu toute sa vie confiné dans les salons, avec ce dédain de la place publique et des petites gens, qui, malgré la philanthropie et la « philosophie», était encore, dans la première moitié du dix-huitième siècle, commun aux beaux-esprits ^ Marivaux voyait le peuple de près : oà aurait-il exercé son inépuisable charité, si ce n'est chez ceux qui ont le plus grand besoin d'être secourus? En outre, non seulement il passait de longues heures à sa fenêtre, observant la rue, mais il se mêlait volontiers aux foules, écoutant, questionnant, faisant provision de réflexions sans apprêt, de vérités naïves, toutes choses qu'on n'invente pas et qui échapperont toujours à un « observateur de cabinet ^. »

Image directement étudiée des classes moyennes, voilà donc ce que Marivaux nous ofire dans ses romans; et des classes moyennes prises dans leurs sentiments et dans leurs actions de tous les jours, sans aventures extraordinaires ni passions

1 . Un des plus libres de préjugés, d'Âlembert, malgré son affection filiale pour la femme du pauvre vitrier qui l'avait recueilli tout enfant, écrit (p. 586), à propos d'un passage sur le peuple de Paris que Ton verra ci-après (p. 365) : 0 L'auteur n'a pas dédaigné de peindre jusqu'à la sottise du peuple, sa curiosité sans objet, sa charité sans délicatesse, son inepte et offeAsante bonté, sa dureté compatiisante. » On connaît le mépris très aristocratique de Voltaire et de Montesquieu pour les petites gens. Rousseau et son école penchèrent en sens contraire, et, malgré les exagérations d'une sensibilité souvent fausse, provoquèrent une juste réaction.

2. Voy. ci-après, quatrième partie, chap. k — C'est encore M. Vinet qui a fait le premier, ou l'un des premiers, cette remarque : « Il est le seul auteur qui soit descendu dans le peuple, qui Tait connu et qui s*en soit servi. Au dix-septième siècle, La Bruyère seul s'en était informé. La comédie n'en avait fait qu'un repoussoir.» (Op. cit^f t. I, p. 261.)

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