MILIEU, INTRIGUE, CONDUITE
singulières. II pourrait presque dire, comme Furetière en tête du Roman bourgeois: « Je tous montrerai sincèrement et avec fidélité plusieurs historiettes et galanteries arrivées entre des personnes ni héros, ni héroïnes,... mais qui seront de ces bonnes gens de médiocre condition, qui vont tout doucement leur grand chemin, dont les uns seront beaux et les autres laids, les uns sages et les autres sots ; et ceux-ci ont bien la mine de composer le plus grand nombre ^ »
Seule cette dernière phrase s'appliquerait mal aux personnages de Marivaux : les sots, parmi eux, sont en minorité et servent de repoussoirs ; on trouverait même que, pour la plupart, ces c bonnes gens j» sont trop spirituels^ c'est-à-dire trop tins et subtils. En effet, celui qui les a créés leur prête un peu trop de ses propres qualités d'esprit ; non seulement il les analyse, mais il les montre s'analysant eux-mêmes à l'excès et analysant tout autour d'eux.
En revanche, il serait difficile d'aller plus doucement, non pas le € grand chemin, i^ mais plutôt les chemins de traverse. En effet, pas plus que dans ses comédies, Marivaux ne cherche ici une suite rapide d'aventures attachantes^ une combinaison serrée d'incidents dramatiques^. Les deux sujets qu'il imagine sont des cadres fort larges, qu'il remplit libre-
1* Le Roman bourgeois^ livre I, édit. P. Jaanet, t. I, p. 6. 11 y a, dans ce programme de Furetière, une satire voilée à l'adresse de ceux qui n'aiment point les personnages trop populaires. Marivaux dit avec une ironie plus marquée, en tête de la seconde partie de Marianne : c Jusqu'ici tout ce que je vous ai rapporté n'est qu'un tissu d'aventures bien simples, bien communes, d'aventures dont le caractère paraîtrait bas et trivial à beaucoup de lecteurs, si je les faisais imprimer. Il y a des gens dont la vanité se mêle de tout ce qu'ils font, même de leurs lectures. Donnez-leur l'histoire du cœur humain dans les grandes conditions, ce devient là pour eux un objet important; mais ne leur parlez pas des états médiocres, ils ne veulent voir agir que des seigneurs, des princes, des rois, ou du moins des personnages qui aient fait une grande Qgure. Il n'y a que cela qui existe pour la noblesse de leur goût. Laissez là le reste des hommes : qu'ils vivent, mais qu'il n'en soit pas question ; ils vous diraient volontiers que la nature aurait bien pu se passer de les faire naître, et que les bourgeois la déshonorent, n Voy. ciaprès, p. 368, n. 1.
2. On retrouve cette absence de plan et ce décousu de composition chez l'abbé Prévost. (Voy. Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. I, p. 282.) De même les autres romanciers de la première moitié du siècle; saur Voltaire, qui conserve dans tous les genres sa vive et rapide allure, la plupart s'inquiètent peu de l'Intrigue ; Duclos, Dotanunent, en prend très à son aise avec les aventures qu'il imagine.
ment. L'intrigue est secondaire ; ii s*en inquiètesi peu^et, à la rigueur, s'en passe si bien, qu'il la quitte et la reprend, la dévie et la ramène avec une suprême insouciance ; jamais on n'a plus librement usé de ces épisodes, chers à tous les romanciers d'autrerois, et dont les meilleurs, comme Cervantes et Le Sage, nous semblent abuser^ car, sur ce point, le goût des lecteurs a complètement changé ^ : un épisode de la Vie de Marianne^ la Religieme^ remplit à lui seul trois parties du roman sur onze '. L'intérêt cependant ne souffre pas trop et le lecteur ne se plaint pas de ce genre de développement. Outre que le défaut d'action est toujours plus supportable dans le roman qu'au théâtre ^, on a bientôt deviné le but de l'auteur et accepté son système. Marivaux se propose d'étudier les passions et de raisonner sur elles ; pour cela, il ne traduit pas en récits, comme la plupart des romanciers, le résultat de son élude : il observe devant nous et nous intéresse par l'acte même de l'observation. Au lieu de montrer les passions en Jeu et de les laisser se peindre elles-mêmes, il en dévoile les ressorts et nous explique en vertu de quelles lois elles agissent; au lieu de précipiter les événements, il s'y attarde pour en décrire les causes et les conséquences morales. De là ces petites dissertations qui rompent à chaque instant le récit, ces réflexions qui, réunies, pourraient former à part un excellent livre de maximes, tandis que le roman proprement dit se
1. Venue par imitation de la littérature espagnole, cette habitude d'introduire des épisodes dans les romans est générale aux dix-septième et dixhuitième siècles. Après Marivaux, J.-J. Rousseau la suit dans la Nouvelle Hélotse : il intercale l'histoire des amours d'Edouard dans celle de Julie et de Saint-Preux. D'Alembert la blâmait par de bonnes raisons : « Si j'osais, disait-il, hasarder mon opinion dans un genre où je me sens peu digne de juger, il me semble que les épisodes dans les romans sont faits pour impatienter le lecteur.... Quand je rencontre un de ces épisodes, disait un philosophe, je suis tenté de déchirer le feuillet ; sauter Tépisode est plus tôt fait, et je n'y manque jamais. £h I mon Dieu, dis-je tout bas à l'auteur, si vous avez de quoi faire deux romans, faites- en deux, et ne les mêlez pas pour les gâter l'un et l'autre. » (P. 61â, n. 17.)