Mars 1720, p. 32 et suiv
5. L'Amour et la Vérité se rencontrent et ne se reconnaissent pas d'abord, ear l'un et l'autre sont arrangés à la mode du jour : c Ne series-vous pas, dit la Vérité, le petit libertin d'Amour, qui, depuis si longtemps, tient ici-bas
sujets du domaine de la féerie ou de la fable ; les premiers réussissaient d'ordinaire, les seconds échouaient presque toujours. L'expérience ne le corrigea pas davantage pour le choix de ses sujets que pour celui des jours où il donnait ses pièces. Il avait une sorte d'obstination inflexible et douce, et une confiance en lui-même d'une imperturbable tranquillité. Jamais personne n'écouta les donneurs de conseils avec une déférence plus polie, sauf à ne tenir aucun compte de leurs avis obligeants. Nous le verrons en dehors du théâtre, dans ses romans, dans ses essais de critique et de morale, répondre aux objections dont ses idées étaient l'objet : il n'abandonne rien ; sur chaque point il a ses raisons toutes prêtes et les déduit d'un ton uni, très calme en apparence, mais où l'on sent percer un peu d'aigreur et d'impatience contenue.
Nullement découragé par son échec, il se remet à l'œuvre, et reparaît quelques mois après avec une nouvelle pièce : c'était, il est vrai, une tragédie en cinq actes et envers. Annibal ^ On trouverait au dix-huitième siècle peu de littérateurs de quelque renom qui n'aient point fait leur tragédie. Le genre tragique, en effet, était alors entouré d'un respect universel et considéré sans contredit comme le premier de tous. On goûtait une bonne comédie, mais une tragédie estimable, conforme aux règles et convenablement versifiée, semblait encore supérieure '. La gloire éclatante dont la scène tragique avait brillé au siècle précédent couvrait de son prestige la décadence
la place de rAmour tendre! > — c Mais vous, Madame, riposte l'AmoQr, ne tiendriei-Tons pas lieu de la Vérité parmi les hommes? N'êtes -vous pas l'Erreur ou la Flatterie? > L'Amour explique alors qu'A a été remplacé dans le culte des hommes par certain petit dieu, grossier^ brutal, pressé, fruit d'un oubli de Vénus avec Plutus, et que, pour soutenir la concurrence, il a été obligé d'imiter un peu son fiiux frère. Quant à la Vérité, menacée par la Flatterie d'un sort tout semblable, elle s'est déguisée elle aussi. Les deux divinités dédaignées veulent s'amuser un moment aux dépens des hommes. La Vérité descend dans un puits, dont l'eau va par elle c recevoir une telle vertu que quiconque en boira sera forcé de dire tout ce qu'il pense n . De son cOté, l'Amour monte sur un arbre, dont les fruits lui serviront à une malice analogue : « Celui qui en mangera tombera subitement amoureux du premier objet qu'il rencontrera. > — On devine le caractère de la pièce qui suit: c'est une moralité mythologique. Marivaux reviendra plusieurs fois aux sujets de ce genre. Voy. ci-après, deuxième partie, chapitre iv.
U Représentée au Thé&tre-Français, le 16 octobre 1720.