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présente ; jamais on ne fit plus de tragédies qu'au dix-huitième siècle : combien en est-il resté? Mais le jour était encore éloigné où Ton devait discuter le principe même de la tragédie et chercher une forme nouvelle.. Aussi les débutants, dans leur désir de réputation rapide, s*empressaient-ils d'essayer leurs forces dans le genre qui donnait le plus vite un nom ^
Marivaux voulut donc, lui aussi, tenter cette gloire; et cependant, personne moins que lui n'avait le génie tragique; ses qualités mômes, détournées de leur but naturel, la comédie de mœurs, ne pouvaient ici que se changer en défauts. La tragédie classique prenait toujours ses sujets dans l'antiquité ; Marivaux, partisan des Modernes, homme de sou temps, était incapable de cet effort d'esprit qui doit faire du poète tragique le contemporain des personnages qu'il ressuscite; il était condamné d'avance à de choquants anachronismes. L'amour, cette passion héroïque dans Corneille, tendre avec noblesse dans Racine, toujours puissante et haute, qui est Tàme de la tragédie, Marivaux ne la comprenait guère que comme un sentiment de nature tempérée, aimable passe-temps d'une société légère et sceptique, plus propre aux petits stratagèmes qui font les comédies agréables, qu'aux grandes déterminations qui provoquent les catastrophes tragiques. Il n'y a pas de tragédie sans une intrigue fortement nouée, et Marivaux, incapable de former un plan mûri, laissait aller sa plume au gré de son caprice et des jeux de son imagination ; c'est ainsi qu'il fera toutes ses com<klies, où Tintrigue et l'action ont une place si peu apparente, qu'on l'accuse volontiers de borner son invention à une situation toujours la même, légèrement variée dans le détail.
Aussi, que pouvait être ce sujet grandiose de la mort d'An-
1 . M. Taine dit spirituellement : c Au sortir du collège, un jeune homme, du temps de Voltaire, devait faire sa tragédie, comme aujourd'hui il doit écrire un article d'économie politique ; c'était la preuve alors qu'il pourrait causer avec les dames, comme c'est la preuve aujourd'hui qu'il peut raisonner avec les hommes. > {Histoire de la littérature anglaise, t. III, p. 361.)
Et cependant, même dans ce sacrifice à la mode, nous retrouvons Marivaux fort peu pressé de se produire. On lit dans les Nouvelles littéraires^ Amsterdam, 1720, t. XI, p. 513 : c M. de Marivaux est incertain s'il fera représenter sa nouvelle tragédie àWnnibaL >
iO L'HOMME.
nibal traité par Marivaux ! Dès le début, Annibal se montre en galanterie réglée avec Laodice, fille de son hôte Prusias; au moment où, instruit de l'arrivée prochaine de Flaminius, qui vienty au nom du Sénat, demander qu' Annibal soit livré, le vieux général ne devrait songer qu'à sa baine et à sa vengeance, il s'efforce d'oublier ses soixante-cinq ans et disserte sur la puissance de l'amour :
Nous tenterions en vain d*einpècher que nos cœurs D*un amour imprévu ne sentent les douceurs; Ce sont là des hasards à qui l'âme est soumise, Et dont on peut sans honte éprouver la surprise ^.
Flaminius, de son côté, est épris de Laodice ; ennemi politique d' Annibal, il en est aussi le rival en amour, et le rival préféré. Fort embarrassé entre le soin de sa mission et celui de sa flamme, il mêle assez gauchement l'une et l'autre, tantôt ambassadeur, tantôt soupirant, tantôt l'un et l'autre à la fois. Ainsi, l'une des plus émouvantes situations que nous offre l'histoire ancienne est à chaque instant traversée par les incidents futiles d'une intrigue amoureuse, sans nouveauté ni intérêt. Et c'est l'auteur de Pharsamon qui a combiné cette aventure romanesque et fade' !
Cependant, comme il est difficile que, même dans un genre qui n'est pas le sien, un homme de talent reste toujours audessous d'une médiocrité banale, il y a dans la tragédie A' Annibal deux ou trois belles scènes, un certain nombre de beaux vers, quelques expressions énergiques. Annibal trouve à l'occasion des accents d'une mélancolie Gère, qui le relèvent un peu dans la situation presque ridicule où Marivaux l'a placé ; il sait rappeler avec quelque grandeur ces souvenirs de gloire,
1. Acte I, se. IV. Faible imitation de Corneille, Polyeucte^ acte II, scène ii.
2. Un historien du théâtre, M. Hippolyte Lucas, fait ressortir d'une manière plaisante le ridicule de cette intrigue : c L* Annibal de Marivaux, dit-il, n'est qu'un vieux marquis retiré du monde, qui a pris en dégoût les hommes de son temps, qui veut vivre dans la solitude, et dont le cœur se laissa tout à coup enflammer de nouveau, parce qu'il a rencontré dans sa solitude une jeune Angélique. Laodice, en effet, ressemble à ces aimables filles qui ont fait plus tard la fortune de Marivaux. Le roi Prusias, c'est le père noble qui tient lieu du Cassandre et du traître ; Flaminius, ambassadeur des Romains, c'est le galant chevalier. > (Histoire du théâtre français, t. I^ p. 332.)
qui, à défaut de jeunesse, sont encore la parure de sa tête blanchie. Et lorsque, indigné delà lâcheté de Prusias, il laisse éclater son mépris pour lui et ses pareils, un souffle presque cornélien anime ses paroles, et fait oublier ses langueurs de soupirant :
Des hommes par abus appelés rois sans Têlre; Des esclaves de Rome et dont la dignité Est l'ouvrage insolent de son autorité ; Quî^ du trdne héritiers, n'osent y prendre place. Si Rome auparavant n'en a permis Taudace ; Qui, sur le trône assis et le sceptre à la main, S'alMiissent à l'aspect d'un citoyen romain ; Des rois qui, soupçonnés de désobéissance. Prouvent à foret d'or leur honteuse innocence, 'Et que d'un fier sénat l'ordre souvent fatal Expose en criminels devant son tribunal ; Méprisés des Romains autant que méprisables ^ !
On trouve encore des accents dignes de la grandeur romaine dans ces vers de Laodice rappelant Tarrivée de Flaminius à la cour de Prusias :
Je n'avais jamais vu de Romains chez mon père; Je pensais que d'un roi l'auguste caractère L'éievait au-dessus du reste des humains : Mais je vis qu'il fallait excepter les Romains. Je vis du moins mon père, orné du diadème. Honorer ce Romain, le respecter lui-même; Et, sïl te faut ici dire la vérité.
Ce Romain n'en parut ni surpris ni flatté '•
Si les verS; même dans ces passages d'exception, ne sont pas toujours nettement frappés^, si le style est un peu lâche, du