‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 222 sur 445 · Voy. ci-après, p · texte numérisé non relu

Voy. ci-après, p

2. Diderot laisse entendre plaisamment que le sommeil doit venir au bout de quatre pages. Dans les Bijoux indiscrets (ch. xlyi), il compose ainsi un soporatif énergique administré au sultan Mangogul : « De Marianne et du Paysan parvenu quatre pages, des Égarements du cceur une feuille, des Confessions du comte de^** vingt-cinq lignes et demie. » Voltaire n'en prenait aussi qu'à petites doses, mais pour un autre motif. Il écrivait à Mairan (l<^r février 1734) : « Pardon si je fais des pointes; je viens de lire deux pages de la Vie de Marianne. » Ceci est injuste : Marianne ne fait pas de tf pointes » ; elle abuse peut-être de sa sagacité, mais nullement de l'esprit de mots,

UARIVAUX. ii

se prête au dramatique, Timpatience nous prend: la vie, Thonneur, les plus chers intérêts du héros ou de l'héroïne sont en jeu ; alors nous voudrions plus d'action et moins d'analyse. C'est chose charmante qu'une observation pénétrante et détaillée, mais combien plus attachant serait le spectacle même de la créature humaine souffrant et luttant ! De là, dans les romans de Marivaux, surtout dans la Vie de Htàrianney un manque de passion et de chaleur aux endroits naturellement pathétiques. Non que l'expression touchante, laccent ému fassent défaut : Marivaux est profondément sensible et il a des mots qui vont au cœur ; mais il est trop présent et visible à côté de ses personnages ; il se montre au moment où il devrait s'effacer ; nous voudrions demeurer seuls avec les acteurs du drame : il s'obstine à rester là et sa présence nous refroidit. Souvent nous lui savons gré de se livi*er entièrement, d'être plus lui-même encore qu'au théâtre, d'entrer en communication plus intime avec nous ; souvent aussi nous lui en voulons de s'imposer et de se mettre obstinément entre nous et ses personnages, lorsque ceux-ci pourraient, grâce à lui, être plus intéressants que lui-même.

Avec les mêmes procédés de narration, la Vie de Marianne et le Paysan parvenu sont comme la contre-partie l'un de l'autre et montrent ainsi les deux faces d'une même idée morale. Dans l'un et dans l'autre roman, Marivaux se propose de montrer une âme jeune, honnête et droite aux prises avec les difficultés et les pièges de la vie, mais, dans l'un, le héros est une jeune fille, dans l'autre, c'est un jeune homme. Tous deux arrivent à Paris, seuls et pauvres, sans autre appui que leur force de caractère, sans autre sauvegarde que leur droiture naturelle. Tous deux parviennent à se faire un sort sans payer tribut aux vices qui les assiègent, à la corruption qui les menace d'une contagion trop aisée. La jeune fille souffre davantage, en raison de son sexe, de sa faiblesse, de sa plus grande délicatesse d'âme ; le jeune homme, mieux doué pour la lutte, et de nature moins fine, arrive plus aisément au but. Tous deux intéressent au même degré, car ils sont également vrais, et le problème qui se pose à leur sujet est bien celui que la vie réelle nous montre chaque jour en action: la jeune fille resterat-elle honnête et trouvera-t-elle ce qu'elle mérite, c'est-à-dire

Page 1