I^ Pa^jdrt pay*venu, première partie
confession personnelle, avec les lenteurs complaisantes et le tour raisonneur que le souvenir de leurs propres aventures inspire d'ordinaire à ceux qui se racontent eux-mêmes : meminissejuvat. Nous trouverons en outre la vivacité d'impression et la sincérité d'accent que ne saurait avoir au même degré un narrateur impersonnel. Quant au style, ce sera, surtout dans Marianne^ celui de la conversation. Marianne a soin de nous en prévenir : < Je vais comme je puis ; je n'ai garde de songer que je fais un livre,... je m'imagine que je vous parle, et tout passe dans la conversation ^ >
Ce style de la conversation est souvent le charme, parfois uq ennui des romans de Marivaux. Ce n'est pas sans raison que le brillant causeur avait adopté une forme où il excellait ; de plus, en sa qualité d'homme de théâtre, il la maniait avec autant d'aisance la plume à la main que de vive voix. Chez beaucoup de romanciers, d'ailleurs excellents, le style parlé a quelque chose de voulu, de rédigé ' : rien de tel chez Marivaux. Si, à d'autres égards, le naturel lui manque, ce n'est pas en ceci; il semble sténographier et non composer : à chaque instant les négligences familières, les petits mots commodes, les tournures aisées qui abondent dans la conversation et en sont comme la marque ', arrivent naturellement et rendent la ressemblance parfaite.
Mais ce style, assez alerte et rapide dans le Paysan parvenu^ est souvent babillard et traînant dans la Vie de Marianne. Il semble ici que Marivaux, parce qu'il fait parler une femme, se
1. La Vie de Marianne, première partie. Marivaux lui fait dire encore : «... Le style, je ne sais pas seulement ce que c'est. Gomment fait-on pour en avoir un? Celui que je vois dans les livres, est-ce le bon? Pourquoi donc est-ce qu'il me déplaît tant le plus souvent? Celui de mes lettres vous paratt-il passable? J'écrirai ceci de même. » (IbicU) Cette théorie du style préoccupait beaucoup Marivaux, malgré Tair indifférent qu'il prend ici; ailleurs ii la traite en détail : voy. ci-après, quatrième partie, cbap. v.
2. J.-J. Rousseau, par exemple, est parfois bien gauche et tendu lorsqu'il fait parler Julie et Saint-Preux, ou lorsqu'il traduit en dialogue certains ré* cita des Confessions, Encore Rousseau n'est^il pas avant tout romancier; mais prenons Cré^illon fils, si facile et si fluide lorsqu'il décrit : ses personnages procèdent par tirades, souvent pâteuses, presque toujours sans naturel ni aisance.
3. Marianne emploie à profusion cela, là, a cet homme-là, » « ce nM>tlà, » elle s'interrompt pour dire : « Mais poursuivons... N'est-il pas vrai?... Miûsjo songe .. », etc.
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croie obligé de reproduire, non seulement les qualités^ mais aussi les défauts de la conversation féminine. Il trouvait, paratt-il, que c le style a un sexe ^ : > il vérifie trop bien, à ses dépens^ la justesse de cette observation ; le côté féminin, déjà remarqué *, de son talent s'accuse et s'aggrave. Parfois, en effet, on dirait que la Vie de Marianne est l'œuvre d'une femme emportée et comme étourdie par sa propre parole : c'est le décousu, la confusion d'idées, les brusques tours et détours habituels en pareil cas. Ce ramage d'oiseau fatigue ; on devine les petites mines, les petits gestes, tout cela très coquet, mais très peu naturel.
Ce défaut est surtout sensible dans les premières parties du roman; il s'atténue dans les suivantes, sans disparaître tout à fait. En outre, les réflexions, ces réflexions que Marivaux aime tant et où il excelle, sont multipliées, dans ces premières parties, avec une profusion fatigante. Marianne a sur toute chose sa théorie, qu'elle expose et dévide avec complaisance ; de là, non seulement des lenteurs, mais une sorte de c pédanterie couleur de rose ^. > On le fait observer à Marivaux *, qui ré-* pondy avec un peu d'aigreur : c Qu'on leur donnât (aux cri-
1. « Marivaux disait que le style a un sexe, et qu'on reconnaissait les femmes à une phrase. > (Chamfort, Œuvres choisies, édit. de Lescure, t. H, p. 154.)