‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 225 sur 445 · Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. IX, p · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, Causeries du Lundi, t. IX, p

A. L*abbé Prévost, dans le Pour et le Contre (t. H, p. 345) : c La seconde partie de la Vie de Marianne n'a pas été reçue du public comme la première. Les réflexions ont paru la plupart trop recherchéiBS, trop longues, trop fréquentes. Enfin Marianne eA aussi ennuyeuse dans cette seconde partie qu'elle avait été apréable dans la première. Qu'est-ce qu'une personne qui s'interrompt à chaque instant elle-même, sur la plus petite circonstance, pour moraliser sans nécessité? N'est-il pas contre l'essence de la narration de faire ainsi à chaque instant de longues réflexions? Si la brochure était purgée de ses moralités ^ il n'en resterait pas six pages. Ces totalités ne doivent être que l'accessoire, et elles sont le principal contre toutes les règles de la nature. Un homme qui conterait ainsi de vive voix ne passerait-il pas dans une compagnie pour un babillard importun et insupportable? s Voy. cidessus^ p. 84, n. 2.

De même le marquis d'Argens (Critique du siècle^ 1. 1, p. 250) : a Marivaux est un sage philosophe, à la vérité un peu trop prolixe ; il raisonne bien, mais il raisonne longuement. » Et Desfontaines {le Nouvelliste du Parnasse^ t. II, p. 210) : « Marianne a bien de l'esprit, mais elle a du babil et du jargon ; elle conte bien, mais elle moralise trop. La vivacité et la fécondité de son imagination l'emportent quelquefois sur la solidité et la justesse de son esprit, s

ut LE ROMANCIER.

tiques) un livre intitulé Réflexions sur Fhommey ne le liraient^ ils pas volontiers si les réflexions en étaient bonnes?... Pourquoi donc les réflexions leur déplaisent-elles ici,en cas qu'elles n'aient contre elles que d'être des réflexions? > Puis il s'efforce de prouver que celles de Marianne sont parfaitement naturelles :

Marianne n'a poin^ songé à faire un roman. Son amie lui demande rhistoire de sa vie, et elle récrit à sa manière. Marianne n*a aucune forme d'ouvrage présente à l'esprit. Ce n'est point un auteur; c'est une femme qui pense, qui a passé par différents états, qui a beaucoup vu ; enfin, dont la vie est un tissu d'événements qui lui ont donné une certaine connaissance du cœur et des caractères des hommes, et qui, en contant ses aventures, s'imagine être avec son amie, lui parler, l'entretenir, lui répondre ; dans cet esprit-là, elle mêle indistinctement les faits qu'elle raconte aux réflexions qui lui viennent à propos de ces faits ; voilà sur quel ton le prend Marianne. Ce n'est, si vous voulez, ni celui du roman, ni celui de l'histoire, mais c'est le sien; ne lui en demandez pas d'autre. Figurez-vous qu'elle n'écrit point, mais qu'elle parle; peut-être qu'en vous mettant à ce point de vue-là sa façon de conter ne vous sera pas si désagréable ^

Mais c'est justement parce que Marianne parle que ces réflexions sont parfois trop nombreuses et déplaisantes de ton ;

1 . Avertissement en tète de la seconde partie de la Vie de Marianne (1 729). — n semble qu'après cette seconde partie Tabbé Prévost, dont on vient de lire les reproches, ait pris son parti de la manière de Marivaux, et n'en veuille plus voir que les qualités. Il dira quelques années plus tard : « La cinquième partie do Marianne ne changera rien à l'idée que le public a prise depuis longtemps de Fesprit et de la fécondité de M. de Marivaux. Ceux qui n'aiment que la nature simple et sans art, se plaindront peut-être encore qu'il subtilise trop ses impressions, et qu'il paraisse continuellement se contraindre pour parvenir à leur donner un tour aisé. Mais ceux qui savent que le cœur a son analyse comme l'esprit, et que les sentiments sont aussi capables de variété et do diversité que les pensées, ne seront pas surpris qu'un écrivait^ qui s'attache à développer aussi exactement les facultés du cœur que Descartes et Malebranche celles de l'esprit, conduise quelquefois le lecteur par des voies qui lui semblent nouvelles, et qu*il emploie pour s'exprimer des termes et des figures aussi extraordinaires que ses découvertes. Je pardonnerai volontiers un peu de singularité dans le tour de l'expression à tout auteur qui pensera avec autant de finesse et de vérité que Fauteur de Marianne; et quand sa manière d'écrire ne pourrait pas passer pour un modèle, j'en croirais le défaut bien compensé par cent détails agréables, qui le seraient peut-être moins, de quelque manière qu^ils fussent écrits autrement. » [U Pour et le Contre, t. IX, p. 273.) — Cependant, Prévost fera encore une restriction, à propos de la huitième partie : il trouvera que « Finvention n'y est pas du même prix que la forme. » (/62V/., t. XV, p. 50.)

L*ÂBnS DES RÉFLEXIONS. 343

en elles-mêmes, on les trouve agréables et justes ; c'est leur profusion et leur légère c pédanterie > qui sont ennuyeuses. Certaines autobiographies, réelles comme les Confessions^ fictives comme Gil Blas, donnent, elles aussi, grande place aux réflexions, sans nous causer cette sorte d'impatience que nous Tait souvent éprouver le roman de Marivaux. En tirant la philo- Sophie de toutes choses, Marianne veut trop montrer qu'elle comprend et devine tout, qu'elle n'est dupe de rien ; Tair de sagacité qu'elle affecte irrite, comme toute affectation; elle fait trop parade de cette pénétration toujours en éveil, et, comme elle parle à la première personne, son moi devient haïssable. Sainte-Beuve relève ce défaut dans unecomparaison ingénieuse et qui est bien d'un physiologiste. Selon lui, Marianne s'analyse, se décrit, se démontre elle-même au moral, et il ajoute : € En se promenant dans les musées d'anatomie, on voit ainsi des pièces très bien figurées et qui ont forme humaine ; mais, à l'endroit où l'anatomiste a voulu se signaler lui-même, la peau est découverte et le réseau intérieur apparaît avec sa fine injection : c'est un peu l'effet que produit l'art habile de Marivaux. Ses personnages, au lieu de vivre, démarcher et de se développer par leurs actions mêmes, s'arrêtent, se regardent et se font regarder, en nous ouvrant des jours secrets sur la préparation anatomique de leur cœur ^.i^ Cela est surtout vrai de Marianne; Jacob et M"*' de Tervire, la c religieuse, » n'ont pas le même ton complaisant pour eux-mêmes et n'abusent point de leur sagacité morale.

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