‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 24 sur 445 · Acte I, se. I · texte numérisé non relu

Acte I, se. I

3. Si Marivaux avait persévéré dans ses tentatives tragiques, ou même s'il eût écrit ses comédies en vers, il n'eût jamais été qu'un médiocre versificateur, n avait trop de facilité de plume et d'indolence naturelle pour s'astreindre à frapper, à force d'atteution et de travail, un vers plein et correct. Sans parler de Crispin Vheureux fourbe^ où l'on trouve beaucoup de vers de la force de ceux-ci :

Je le soubaitenus qae yous fussiez à lui (se. i)

Vous avez, m'a-t-on dit, en rentes vingt mil francs (se. xix)

et où il fait rimer aimé avec extrémité (se. xxiv), Annibal est d'une versifi-

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moins l'inspiration est digne de la tragédie et donne pour un moment Tillusion de la grandeur.

Mais ce ne sont là que de rares lambeaux de pourpre cou* sus à une trame d'ensemble gris et terne. L'inspiration ne se soutient pas ; elle ne s'élève que pour retomber vite. Les souvenirs de la tragédie du dix-septième siècle, l'influence visible de la lecture de Corneille, échauffent de loin en loin une ver\*e factice; lorsque la grandeur se rencontre, c'est une grandeur d'imitation. S'il fallait chercher quelque trace d'originalité dans cette œuvre de pastiche, on la trouverait dans ce court passage, où Laodice, oubliant qu'elle doit parler en princesse de Bithynie, analyse ses sentiments avec la grâce minaudière

cation pénible et monotone, pleine de chevilles, d'expressions toutes faites etc. n sufAt de citer ce court passage du rôle de Flaminius (V, viii) :

J'ai satisfait aux soins que m'imposait ta cause ;

Souffre ceux qu'à son tour la vertu mo propose,

Rome I Laisse mon cœur favoriser ses feux,

Quand sans crime il peut ôtre et tendre et g^éntSreux.

Je puis, sans l'offenser, prouver à Laodice

Que, s'il m'est défendu de lui rendre un service.

Sensible cependant à sa juste douleur.

Du soin de l'adoucir j'occupe encor mon cœur.

Et ces deux vers qui ressemblent beaucoup à du galimatias (V, x) :

Quoique de vos refus ma tendresse soupire, Us ont droit de paraître et je dois y souscrire.

Si l'on objecte que, dans le style moins relevé de la comédie, il aurait mieux réussi, on n'a qu'à lire, outre Crispin r heureux fourbe et t Iliade travestie t son Ode anacréontique à Climène (ci-dessus, p. 27), son compliment à Sylvia (ci-après, p. 60) et nne Lettre (mêlée de versj à une dame sur la perte d'un perroquet (au tome X, p. 425 de l'édition de 1781), remarquable de platitude pénible. Au reste, Marivaux se rendait compte lui-même de son insuffisance, en prenant des collaborateurs lorsqu'il avait besoin de quelques couplets pour ses divertissements en musique (voy. ci-dessus, p. 36, n. 2).

Cette maladresse dans le maniement du vers est assez rare chez les auteurs dramatiques; presque tous ont plus ou moins bien versifié. Cependant, Le Sage n'était pas mieux doué, sous ce rapport, que Marivaux : les couplets qu'il mêle en grand uomJOre à ses pièces du théâtre de la Foire sont insignifiants. De même Beaumarchais : « Sa versification, sauf quelques exceptions rares, est en général des plus médiocres, et l'embarras qu'il éprouve à écrire en vers- réagit sur l'idée même qu'il veut exprimer, l'affaiblit et l'écrase si bien, qu'on est tout étonné de voir l'auteur du Barbier de Séville dialoguer parfois dans Tarare avec une insignifiance qui touche à la platitude. » (De Loménie, Beaumarchais et son temps ^ chap. xxxi.)

d'une marquise du dix-huitième siècle, et parle le langage habituel aux héroïnes de Marivaux :

Mon cœur tâcha du moins de se rendre le mattre

De cet amour qu'il plut au sort d'y faire natlre.

Mais d'un tel ennemi penses-tu que le cœur

Puisse avec fermeté vouloir être vainqueur?

II croit qu'autant qu'il peut il combat, il s'efforce :

Mais il a peur de vaincre et de marquer sa force ;

Et souvent sa défaite a pour lui tant d'appas,

Que, pour aimer son trouble, il feint de n'aimer pas.

Le cŒur^ à la faveur de sa propre imposture,

Se délivre du soin de guérir sa blessure '•

Ceci, déyeioppé en prose, sans emphase, avec une grâce souriante au lieu d'une affectation maladroite de noblesse, deviendra l'un des thèmes les plus heureux de Marivaux.

Annibal n'eut qu*un succès douteux, un succès d'estime, comme on dirait aujourd'hui. Bien que les principaux rôles fussent tenus, Annibal par Baron, Fiaminius par Dufresne, Laodice par M"* Desmares ', la pièce se tratna pendant quatre représentations, dont une à la cour. Marivaux va-t-il s'étonner et s'indigner? Nullement. S'il éprouve quelque dépit, il n'a garde de le laisser paraître. En 1747, quelques années après sa réception à l'Académie française, Annibal est repris; on avait élu Marivaux un peu à contre-cœur; on ne lui trouvait pas, à l'Académie et dans le public, sinon assez de titres, du moins des titres assez sérieux^ ; on espérait, en rappelant que le nouvel académicien était l'auteur, non seulement de charmantes comédies, mais encore d'Une tragédie authentique, ramener l'opinion et justifier le choix de l'Académie. Les confrères de Marivaux étaient de cet avis et le persuadèrent luimême. Chose surprenante, la reprise réussit ^, et cependant,

1. Acte III, scène l. Et cet autre passage dans le même ton (I, i); c'est encore Laodice, parlant de Fiaminius :

^examinai s'il partageait maflammo;

J'obsenrai ai ses yeux ne m'en apprendraient rien : Mais je le voulais trop poor m'en instruire bien.

2. Les Frères Parfaict, Histoire du théâtre français^ t. XV, p. 384.

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